13ème minute de jeu. Pénalité pour l\’Angleterre.
40 mètres en coin à gauche des poteaux de l\’équipe de France, victime déjà du rouleau compresseur à la Rose.
Hodgkinson, le canonnier métronome, accessoirement arrière, indique à l\’arbitre son intention de punir encore ces petits coqs. Creuser le score et enfoncer encore les Bleus de France. A l\’agonie. Déjà.
Ces Bleus, dont certains sont venus en terres ennemies tirer leur ultime révérence.
Ondarts, en tronche, l\’ouvrier des sales besognes. Sur le terrain pour montrer définitivement aux avants de Sa Majesté que personne ne fait reculer un Basque.
Berbizier, il ne le sait pas encore, présent pour une dernière sous le maillot bleu. A la manœuvre, derrière les gros. Un dernier combat pour ses derniers coups de gueule.
Blanco, lui, en est bien conscient. Il joue son dernier match du Tournoi. Venu planter ses dernières banderilles, pour réaliser ce qu\’il n\’a encore jamais pu accomplir. Déposer le ballon en Terre Sainte anglaise, derrière la ligne d\’essai. Twickenham est le seul stade au monde qui lui résiste encore.
Ils sont donc tous là. Ils attendent, sous les poteaux.
Obscur guerrier mineur de fond, grognard chef de meute ou artiste félin épris de courses folles. Mais ils ne sont pas seuls. Leur vieille garde est avec eux. Ne laissez jamais un camarade seul dans un traquenard, restez groupés !
Comme pour les glorieuses batailles menées tous ensemble. Comme quatre ans plus tôt à Sydney ou ici même dans le temple du rugby anglais. Comme il y a près de cinq ans, à Nantes, contre la horde Black.
Une fois encore ils sont là. Sella, Mesnel, Cambé mais aussi Lafond, qui a choisi l\’exil sur l\’aile, trop longtemps dans l\’ombre de la référence Blanco. Les vieux, pas encore tout à fait finis, mais dont bien des combats sont déjà dans les archives.
Autour d\’eux se retrouvent aussi les jeunes pousses, novices dans l\’enfer de Twickenham, et que sont alors Cabannes, Saint-André, Roumat ou Benazzi. Des futurs grands, encore un peu tendres, prêts à tout pour offrir à leurs aînés un dernier tour d\’honneur. Mais tout n\’est pas assez ici.
Après seulement dix minutes de jeu, les Avants de la République étouffent déjà. Ils subissent. Cèdent. Rompent presque. A cause de ce bourreau qu\’est le pack anglais, monstre blanc provoquant les fautes pour offrir, tel un sacrifice humain, les pénalités à son artificier, anglais jusqu\’au bout des crampons. Offrande de mort pour un nouveau Chelem, récompense promise au vainqueur de la bataille. Mais la victoire semble déjà avoir choisi son camp. Personne n\’a encore réussi à envahir le Royaume. Ce soir, l\’Union Jack flottera toujours au dessus de Big Ben !
Nouvelle pénalité pour Sa Majesté. Messieurs, tirez les premiers !
La sentence prête à être exécutée, le ballon attend sur le sol, dans la noirceur du ciel londonien. Même le soleil s\’est caché. Si loin de Marcel-Michelin, d\’Aguilera, d\’Armandie ou des Septs-Deniers, où il est le spectateur privilégié, et heureux, des délires de cette balle capricieuse, qui virevolte, danse et s\’amuse dans ce pays où l\’on chante le rugby.
Le soleil ne veut pas voir la mise à mort des Coqs, préférant même laisser la place à une pluie fine, insistante, démoralisante. Elle vous sape le moral autant que les bourrasques des Avants de la Reine. Une pluie de larmes pour montrer qu\’on ne vient pas jouer en terre anglaise. On vient perdre.
Le ballon prend son envol dans ce ciel morne d\’un samedi de pendaison.
Oh temps, suspends ton vol !
L\’ovale monte et redescend, bien trop lent par rapport à ce qu\’il devrait en être. Le temps ralentit pour se transformer en une minute d\’éternité.
Il échoue à côté des poteaux, mais surtout dans les bras de \ »Berbiz\ ».
Les secondes deviennent des minutes tandis qu\’un murmure commence à réveiller les corps refroidis des travées anglaises.
Le temps change. Alors que le ciel est toujours gris, le soleil est déjà sur la pelouse. Avec les Coqs, qui se mettent à chanter pour réveiller la Nation. Soleil précurseur de vie. Murmure annonciateur d\’un moment d\’Histoire.
Berbizier regarde à gauche. Blanco est là. Il ne pouvait qu\’être là. Et il crie, hurle, appelle, pendant ces dixièmes de seconde qui paraissent des heures. Il veut le ballon. S\’il ne peut franchir la ligne ennemie dans un sens, il peut au moins le faire dans l\’autre pour montrer à cet œuf de plastique la marche à suivre. Et lui prouver aussi qu\’il fait plus chaud dans les mains des Bleus qu\’au fond du pack anglais où on lui empêche de voir le jour.
Mais Berbizier peut encore renoncer.
Non. Il passe le ballon. En route pour l\’histoire.
Si nous mourons, mourons debout. Debout et heureux !
Aux Armes, citoyens !
Au moment où l\’arrière du XV de France reçoit la balle, tous, joueurs comme spectateurs sont traversés par un esprit de pure folie, un souffle de rugby. Souffle qui les berce encore aujourd\’hui.
Entre l\’offrande de Blanco, se sacrifiant pour faire venir sur lui les sécateurs saxons, la passe sur un pas de Lafond, l\’intelligence de Sella dans sa course rythmée comme un ballet, et la lucidité de Cambé, conscient que pour utiliser son pied il faut jouer avec sa tête, le ballon reprend vie, sourit et s\’épanouit. Bourré de coups et malmené par les forçats de l\’Empire, il est, pendant cette minute qu\’il ne veut jamais voir finir, traité avec délicatesse, doigté et comme le plus doux des velours.
Passant de mains en mains, il fait se lever la Nation toute entière.
Il s\’accorde même une folie dans la folie, facétie suprême devant l\’exécuteur de la Couronne, Hodgkinson himself, le singeant au-dessus de la tête grâce au petit coup de patte de Cambé. Il finit alors son rêve devant l\’en-but, ramassé tendrement tel le Graal par Saint-André et déposé symboliquement dans cet Eden retrouvé, terre promise derrière la ligne anglaise, plus de cent mètres après le départ de sa course effrénée.
Véritable passage de témoin entre les vieux soldats, qui font se lever Twickenham et taire la pluie, et la nouvelle génération qui se permet de baisser le rideau de la représentation. Message transmis par les Anciens aux Nouveaux, mais aussi au monde entier de l\’Ovalie, héritage suprême, proclamant la marche à suivre :
« Jouez, Messieurs. Jouez et faites-vous plaisir. Que le Jeu tue l\’enjeu. Que ce soit avec un Coq sur la poitrine, pour un club des Pyrénées, d\’Auvergne ou de Bretagne ! Faites lever les foules et amusez-vous ! »
Une minute d\’éternité, acclamée comme il se doit par tous les amoureux du ballon ovale, anglais ou français, abasourdis encore par ce moment épique.
Comme le XV de la Rose lui même, réduit au rôle de pantin désarticulé, devant la sarabande des hommes frappés du Coq.
Sonné, mais pas tombé, il continuera son travail de maçon. Pour construire sa victoire, brique après brique, pénalité après pénalité. Mais bien triste est le travail de maçonnerie quand on a aperçu la beauté d\’un lever de soleil.
Les Français échoueront à deux points, après deux autres essais, dont l\’un également grandiose, mais presque fade après cette minute d\’anthologie sur laquelle, pour beaucoup, s\’est achevée la rencontre.
Les Français sortent défaits. Mais ce sont eux les vainqueurs.
Ce sont eux que les petits regardent avec envie, tentant dans les cours de récréation ou les entraînements du mercredi, de reproduire leurs courses virevoltantes.
Ce sont eux, les Français, qui n\’ont pas oublié l\’essentiel :