Sur les Chemins Etranges qui mènent à Abredwyrd

Il était une fois une Princesse qui n’en faisait réellement qu’à sa tête.
Les plus craintifs prétendront que c’était là un bien vilain défaut. Le genre d’imperfection coupable à l’origine de toutes les incroyables mésaventures que la jeune demoiselle aurait à affronter.
Les plus insouciants, eux, rétorqueront que c’était bien grâce à cette légère tendance à l’indiscipline que la charmante effrontée réussirait à triompher du plus surprenant des destins.
Chose étrange cependant, lorsque sont évoquées cette Princesse et son inattendue aventure, seule une simple et naïve question vient instantanément à l’esprit.
Il aurait été naturel que les impatients s’inquiètent quant à la fin heureuse qui devait raisonnablement conclure ce conte. Il aurait été encore plus compréhensible d’entendre les plus gloutons réclamer la fameuse recette de la soupe à la citrouille que concocte la Mère Gudrüne dans son auberge du ‘Sanglier de Findochy‘. Les gourmands demeurent d’incorrigibles bonshommes jamais pressés d’apprendre si la fin les montrerait heureux avec plein de marmots trainant dans leurs bottines. Tant que le repas reste copieux, peu leur importe le reste. C’est un tort, croyez-moi. Il faudrait déjà leur dire que la célèbre cuisinière n’a jamais révélé son secret. Quelques audacieux ont juste réussi à savoir qu’il faut, en toute logique, une belle et grosse citrouille. Accompagnée à la rigueur d’un vieux navet et de quelques carottes rabougries pour la couleur, la magie accomplissait le reste. Si vous voulez un indice supplémentaire, la clef de cette succulente recette réside dans la grosse cuillère en bois que l’aubergiste garde toujours à la ceinture. Mais là n’est pas le sujet. Vous avez bien failli me prendre au piège. Incroyables farceurs que vous êtes, vous pensiez que me faire divaguer ainsi retarderait l’inéluctable destin de notre Princesse.
C’est d’ailleurs également pour cela que tous, sans exception, impatients, gloutons, rêveurs, farceurs ou autres chevaliers en robes de chambre, désirent tant savoir si son Royaume est féérique et miraculeux. Telle est la simple et naïve question qui heurte notre esprit dès que la Princesse se présente à nous.
Il s’agit d’un réflexe compréhensible et d’une attitude censée. Présenter un Pays si fabuleux est chose bien difficile et le fatidique moment où chacun découvrira son terrible sort en est inévitablement repoussé. Cela ne change cependant rien à l’histoire. C’est d’ailleurs là que réside toute la magie de la chose. Bien que votre désir le plus profond soit de repousser au plus loin l’inévitable, c’est en répondant à votre simple question que toute cette épopée fantastique commence. En étant incroyablement attentifs, vous pourrez même comprendre les secrets de cette fable enchantée.
Ne perdons donc pas de temps, et filons un peu vers ce territoire magique et protecteur que plus personne ne semble admirer : le  Royaume d’Abredwyrd.
Rappelez-vous lorsque, enfant, pelotonné au fond de chaudes et épaisses couvertures, vous écoutiez, pas tout à fait endormi, mais plus tout à fait conscient, la voix magique de votre grand-mère parlant d’un loup affamé et d’une tartelette au fond d’un panier. Il y avait aussi des nains chantants et des reines belliqueuses. Tout semblait calme alors. Tranquille et serein, le monde paraissait s’arrêter quelques instants. Il est dit dans la légende que c’est à ce moment précis que, au moment même où les bambins apeurés et les espiègles marmots s’endorment au chaud d’un lit douillet, bercés par des histoires fantastiques, les Portes d’Argent du Royaume d’Abredwyrd s’ouvrent au dessus des villes illuminées et ensommeillées. Rares en sont les témoins. Cependant, une chose est certaine. La Princesse qui n’en faisait qu’à sa tête habite bel et bien ce mystérieux Royaume, sur lequel veille son père, le Roi qui devait parcourir les Chemins Ténébreux.
Certains appellent autrement ce territoire magique. D’autres préfèrent taire son nom alors que certains rêveurs baissent les yeux, embués de larmes, lorsqu’ils se rappellent qu’ils y ont eux-mêmes vécu de formidables aventures. C’était à une autre époque, dans un autre temps, et leur désir le plus profond reste bien entendu d’y retourner.
Cela est d’autant plus cruel que, contrairement à bien des contes où les héros perdus cherchent, désespérés, le chemin oublié qui mène à leur bienveillante chaumière, ces braves chevaliers connaissent parfaitement les secrets conduisant à ce Royaume dont plus personne ne parle. Ils le savent tout autant que vous. Ils ont simplement préféré cacher cette évidence au plus profond de leur être. Tout comme vous. Souvent, les choses font que l’on préfère y jeter un voile opaque. Mais elles n’en demeurent pas moins là, présentes, malgré toutes les idioties que l’on peut dire à leur sujet. Et elles sont surtout prêtes à ressurgir au plus terrible moment.
Ne râlez pas ainsi, je vous en prie. Je vous entends déjà, sceptiques, maugréer en haussant les épaules d’une dédaigneuse manière, clamant qu’il s’agit là encore d’une rocambolesque et invraisemblable histoire tout droit sortie de l’imagination d’une Grand-Mère qui ne sait plus quoi raconter pour apaiser sa pétillante petite-fille. En réalité, vous n’avez pas tout à fait tort. Bien qu’on ne peut pas être autant éloigné de la vérité que vous l’êtes en ce moment-même.
C’est à chaque fois la même chose. C’est d’ailleurs pour cela que la Princesse qui n’en fait qu’à sa tête ne peut pas connaître son histoire. Pourra-t-on un jour cesser nos chamailleries inutiles et lui porter un peu d’attention ? Et pourquoi pas un peu d’aide ?
Votre deuxième réaction sera de ricaner, moqueurs, en affirmant que, comme à chaque fois, cette légende ne présente que des personnages adorables et exemplaires. A part un ou deux mécréants mal rasés trop peu astucieux pour mener à bien leurs vilénies et qui se feront finalement pardonnés, tout en exaltant le côté bien charmant du Prince aux dents éclatantes. Il le vaut bien, c’est bien connu. D’autant plus que cette histoire s’achèvera, à coup sûr, par une fin heureuse et enchantée. Ah ! Si seulement il pouvait en être ainsi. Mais je dois vous arrêter ici, avant même que vous ne profériez vos injustes remarques.
Car il est justement question du Royaume d’Abredwyrd, pays sans nul autre pareil.
Il est vrai qu’il s’agit d’une bien étrange contrée où l’on trouve à chaque coin de rue un preux Chevalier à la cuirasse étincelante, toujours prêt à chevaucher son splendide canasson ou à sauver la veuve, l’orphelin, la fermière, sans oublier de goûter le beurre. Il y a évidemment ces resplendissantes jeunes filles, parées des plus belles robes et des plus mirifiques coiffures, passant leurs journées à essayer des pantoufles à la dernière mode – toujours le pied droit – en arborant le plus beau des sourires ravageurs. Ne devient pas princesse qui veut, la base étant avant tout d’avoir le pied le plus convenable. Tous les professeurs et docteurs en ‘Féérie’ vous l’expliqueront mieux que moi. Et puis, bien sûr, il y a tous les espiègles jongleurs du marché, au cœur aussi gros que leur estomac est vide. Ils arpentent, mutins et joueurs, les rues sombres et pavées de la ville, sachant que l’aventure extraordinaire peut surgir, juste là, non loin de la Fontaine des Miracles. Oui, alors que cette histoire n’a pas encore commencé, il faut le dire : il y a tant de gens admirables au Royaume d’Abredwyrd. Les Magiciens y sont légions, les Légionnaires chevaleresques et les Chevaliers parfois pleutres. Que dire aussi des frivoles adolescents, potentiels futurs Princes Charmants, qui font resplendir leur blonde et soyeuse chevelure pour attirer les regards timides des Damoiselles ? Ou encore les incorrigibles pipelettes du club dont le nom le plus court n’est autre que ‘Les Fées, ces Formidables Marraines’ et qui se retrouvent – deux fois par semaine si la lune est pleine ou au pied d’un arbre doré si la brume gambade sur les prairies verdoyantes – pour des réunions ‘baguettes magiques et autres ustensiles à usages domestiques’.
Vous aviez bel et bien raison. Il y a des gens fabuleux dans ce Royaume oublié. Toujours prompts à la plaisanterie, aux actes héroïques, aux baisers sauveurs ou aux déclarations enflammées. Fidèles, intrépides, blagueurs, enjoués ou courageux, telles sont certaines des trop nombreuses et inouïes caractéristiques de ce peuple exemplaire.
Mais ces qualités primordiales ne sont pas promises à tous. Car il faut aussi citer les gueux chapardeurs, bien sombres personnages, toujours cachés derrière une miteuse écharpe, pour mieux réussir leurs rapines. Si vous croisez un jour ces exécrables maroufles, emmitouflés dans leurs hideux oripeaux, vérifiez bien que vous avez toujours votre bourse dans la poche. Si vous avez cette chance, fuyez avant qu’il ne soit trop tard et ne vous retournez sous aucun prétexte. Au contraire, si vos bijoux ont miraculeusement disparu de vos doigts, courez encore plus vite tout en remerciant qui vous le souhaitez. Car vous auriez aussi bien pu tomber nez à nez – si tel était le cas, j’espère alors que le vôtre est crochu –  avec une Sorcière au Chaudron troué ou encore croiser la route d’un brigand à la solde de Ragnulf le Borgne. Ceux-là ne vous laissent même pas le temps de penser à fuir. Pour faire taire les trop agités marmots en manque de sommeil, ils demeurent les monstres préférés des conteurs et des grands-mères. Après les Mercenaires de l’Armée Maudite bien entendu.
Oh oui, il y a des merveilleux personnages au Royaume d’Abredwyrd. Mais il y a tout autant de voleurs, d’assassins, de guerriers sanguinaires ou de dragons vengeurs. Trop nombreux, mais aussi trop malfaisants, pour être tous parfaitement décrits ici.
Ce sont ceux-là même qui, le soir, attendent au fond des placards que les lumières s’éteignent avant de faire peur aux plus tendres. Pour dormir tranquille, le mieux est encore de laisser trainer un chausson devant les portes closes. Tout ce qui leur rappelle la fameuse pantoufle les fait irrémédiablement fuir. Ils ne supportent même pas qu’on prononce ce mot devant eux. Ne vous essayez pourtant pas à cela. Posez juste votre paire de mules devant le placard, cela sera bien suffisant. Certains prétendent que déposer une cuisse de pangolin rôtie à la broche pourrait également régler la situation, en amadouant ces marauds pour la nuit. D’autres affirment qu’il vaut mieux tenter de les faire déguerpir en fredonnant la ritournelle de Hilde la Foldingue. Vous savez bien, celle qui commence par « Mon Prince aux Mille Diamants s’en est allé. Par le balcon, j’ai bien envie de sauter… ». La bougresse gagna son surnom après avoir enjambé le marbré parapet. Peu importe son triste sort, cette rengaine semble être un efficace remède contre les invasions inopportunes des sombres placards. La folie génère toujours la crainte, même aux plus vilains. Mais là n’est pas le plus important.
Car, au lieu d’essayer de les faire déguerpir, pourquoi ne pas tenter de savoir pourquoi ils s’y cachent ? Car oui, ils s’y cachent. Qui plus est pour une bien terrifiante raison.

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