Millénium stadium de Cardiff, 20h45.
Un vestiaire. Du silence. Des murmures.
Le bruit du strapping arraché. Les crampons qui résonnent. Le camphre qui sature les narines.
Certains piétinent dans les douches. D\’autres, machinalement, font rebondir le ballon devant eux.
Les regards sont ailleurs. Là-bas. Déjà sur le terrain.
Le capitaine observe les siens. Il n\’ose rien dire. Une boule lui pétrit l\’estomac. Une goutte de sueur lui glace la colonne. Il pense à tout ce qu\’il a déjà vécu. Aux terrains foulés des centaines de fois. Aux joies. Aux peines. Au plaisir. A la douleur.
Il revoit là encore ses camarades, les bras au ciel, un soir magique à Twickenham. Il se souvient aussi des mines basses, hagardes, dépitées, à Lyon, il y a moins d\’un an. Il revit tous les grands moments. Et toutes les peines. Il ne tient plus.
Un grand costaud à la mine des cavernes vient poser sa massive carcasse à côté de lui. Ils échangent un regard. Lourd, insistant, pesant. Dans les yeux du colosse, un calme considérable. Une sorte de fatalité heureuse.
Le capitaine ouvre la bouche, comme s\’il ne parlait qu\’à lui-même :
– J\’ai peur. J\’ai la trouille. Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ici ? Pourquoi moi ? Pourquoi tout ça ? Pourquoi ? Lyon l\’an dernier, on était où ? L\’Argentine, qu\’est-ce qu\’on a fait ? Pourquoi ? Pourquoi ?
Le grand molosse prend une lourde inspiration. Calmement, de sa voix caverneuse, il répond à son leader. Et à toute l\’équipe.
– Et pourquoi pas justement ?
Peut être que c\’est dans la pure logique des choses. Et si tout ce qui va se passer maintenant n\’avait été conditionné que par cette simple interception ? Pourquoi ne serait-ce pas le mieux pour nous ? Le plus beau ?
La solution n\’est pas de regarder sans arrêt derrière.
Tu ressasses ce qui s\’est passé et tu ne penses même pas à demain. Tu ne penses pas à tout à l\’heure.
J\’aurais dû faire ci, j\’aurais dû dire ça, j\’aurais dû penser autrement. Et alors ?
Ce qui est fait est fait ! Si tu n\’avances pas, tu régresses.
La vie, c\’est comme circuler en voiture. Il y a des risques, des croisements dangereux, des changements de voies, des bifurcations, des longues lignes droites, des demi-tours.
Il y a aussi des passagers qui t\’accompagnent pour un petit bout de route ou pour un long périple. Des fois, ils sortent du véhicule et décident de prendre un autre chemin. C\’est leur droit. Mais il faut reprendre la route.
C\’est bien de savoir ce qui se passe derrière.
Mais surtout ce qui arrive devant.
Il faut être capable de regarder dans le rétroviseur. Histoire de comprendre ce qui s\’est passé mais aussi ce qui va se passer. Savoir d\’où l\’on vient, mais surtout où l\’on va. Mais si tu passes ton temps à regarder le rétro, tu vas finir dans le mur.
Le plus important c\’est la route devant soi. Histoire de ne pas rater le prochain virage.
Et là, y a trente bonhommes et un pays à emmener. On a besoin d\’un chauffeur. On y va ?
L\’arbitre toque à la porte. Ca va commencer.
Ils y vont.