La France est la plus belle. La France est la plus forte.
Le journaliste sort sa plume radieuse, tapote allégrement sur son clavier plein de joie non contenue, s\’envole en mille farandoles syntaxiques pour affirmer à la France entière : « On est les plus beaux. On est les plus forts. »
Le tout dans une parfaite démonstration du vide intergalactique que lui-même a engendré dans sa béatitude d\’écervelé.
Et demain ?
Cela en devient insupportable.
Parce que moi j\’ai la trouille ! Une petite boule au ventre insupportable. Une crispation. Une nervosité. Une tension.
Même le temps ce matin est Anglais. Le brouillard est partout, faisant croire à notre perdition en pleine nuit, dans les bas quartiers d\’East London, sous la menace d\’une bête immonde au sourire carnassier.
Oui, j\’ai la trouille.
Parce que justement c\’est l\’Angleterre. C\’est Le XV de la Rose.
Nos meilleurs ennemis, certes, mais nos ennemis quand même. On les aime quand on gagne !
Des images de cauchemars hantent mes nuits agitées, noyées sous une pluie déprimante, comme à Twickenham en 1991 où les Bleus avaient fait le jeu. Et les Anglais avaient gagné le match, eux.
Comme les années précédentes et longtemps dans les suivantes, les fiers Britanniques venaient avec leur morne simplicité de machine à détruire. Broyeuse exemplaire. Simple, efficace et féroce.
Toujours, la France se présentait avec des espoirs, des certitudes et même les avantages des pronostics. Et toujours les Anglais ressortaient la Rose entre les dents pour conclure perfidemment par une sotte platitude exaspérante, appuyée par une froide ironie : « Good Game ! »
M\’en fous du Good Game… la victoire et c\’est tout.
Les Français n\’ont encore rien fait. C\’est dur à lire, encore plus à écrire. Mais nous n\’avons rien fait. On a vibré, mais rien n\’est acquis.
La vie est un éternel recommencement. Le rugby encore plus. La vérité du terrain s\’arrête au coup de sifflet final. Souvent, on lève les bras, et c\’est tant mieux. Mais bientôt vient un nouveau coup de sifflet, pour un nouvel affrontement.
Le plus important, car celui de l\’instant.
Plus besoin d\’analyses techniques, tactiques ou autres.
Les représentants de la Couronne sont là. Ils sont forts. Ils ne lâcheront rien.
L\’Angleterre dresse sa fierté et son orgueil face à la planète ovale.
Tout le monde veut la victoire des Bleus, les hommes de sa Majesté se contenteront de la leur.
Exaspérants avec leur orgueil ? Peut-être. Mais c\’est l\’orgueil qui fait que nous sommes vivants. Lorsque la vie, ou le rugby, nous place devant un problème, un inconvénient, un petit grain de sable, un coup du sort, on peut s\’asseoir un peu, souffler de dépit puis se poser en cercle d\’autruches, fumant un bâtonnet d\’encens en se disant que cela ira mieux. Un jour peut-être.
Il est possible aussi de sortir notre orgueil. Ce qui fait que nous connaissons nos défauts, mais surtout nos qualités. Ce qui fait que l\’on veut réagir et faire briller la vérité. Ce qui fait que l\’on peut encore une fois montrer que le sort ne nous fera pas tomber. Que l\’on est capable de tout, et de bien plus encore.
J\’en veux moi de l\’orgueil !
Les Anglais ont bien lustré le leur. Eux n\’ont pas oublié Jeanne d\’Arc. Ni Austerlitz. Ni tout le reste.
Ils n\’ont pas oublié que ce n\’est plus une demi-finale de Coupe du Monde. C\’est un match contre la France. C\’est un match contre tout ce qu\’ils détestent et contre tout ce qu\’ils admirent. Ils sont là pour juste avoir raison, une fois de plus.
Quand un joueur de la perfide Albion entre sur un terrain, il ne pense pas à la précédente rencontre. Ni à la possible suivante. Il est là pour être le plus fort à l\’instant même.
C\’est tout. Mais c\’est déjà trop.
Nous ne sommes pas les plus beaux. Nous ne sommes pas les plus forts.
Pour l\’instant nous sommes juste une équipe qui va jouer un match.
Demain, à 23heures, nous serons peut-être un peu plus beaux. Peut-être.
Tout réside dans ce peut-être. Montrons qu\’il n\’a pas lieu d\’être. Ayons des certitudes. Mais ne soyons pas présomptueux.
Oui demain nous serons peut-être un peu plus forts. A 23heures seulement, pas avant…