La journée fut harassante.
De retour dans votre \’Home sweet home\’, vous jetez au loin vos chaussures fatiguées, pour emmitoufler vos petits petons dans des pantoufles moltonées et réconfortantes, et avant de vous occuper de votre micro-ondes, vous vous affalez dans votre sofa accueillant.
Après deux minutes de lutte intempestive, ça y est : la respiration lourde mais apaisée le montre : vous vous effondrez dans le royaume des songes, et, justement, replongez dans le temps merveilleux du areuh-areuh gouzi gouzi glop-glop.
Cette époque fantastique, où, engoncé dans un magnifique sous-pull marron en lycra qui gratouille plus qu’il ne chatouille, vous arpentez la cour de récréation, sous le regard attendri mais néanmoins inquisiteur de votre copine de l’après-midi, Caroline, qui elle préfère les chatouilles aux grattage de… enfin bref, vous êtes là près des toilettes aux odeurs inoubliables, assisté de vos complices du fond de la classe, et n’hésitez pas un seul instant à recréer dans les flaques d’eau les roulés-boulés de vos héros préférés.
La cour est à vous pour un quart d’heure de pure magie.
Non seulement la cour, mais le Monde entier. L’Espace intersidéral même. Lieu fantastique que vous parcourez sur vos engins turboblutroniques à effet thermosidéral, assisté de vos capitaines de vaisseau aux engins désintégrateurs multiviseurs stronstzien, pour aller détruire la planète malfaisante de Struxor où reste captive une Princesse aux yeux d’Ange.
Votre mission parfaitement réussie, vous sautez alors avec allégresse sur votre destrier pour aller pourfendre avec votre nouvelle épée les vils gredins voleurs de bijoux et tortionnaires de braves gens. La veuve et l’orphelin sauvés, vous enfilez vos tenues de sportifs aux qualités techniques fabuleuses, et après quelques minutes d’un match épique, capitaine majestueux, vous levez la Coupe à bout de bras sous l’ovation d’une foule à vos pied ébahie, transie et définitivement amoureuse.
Champion du Monde, chevalier servant et capitaine de vaisseau intergalactique, vos exploits n’en sont qu’à leurs frêles balbutiements. Vous serez tour à tour torero affrontant une horde sauvage de taureaux géants et affamés ; gladiateur défiant, à mains nues, tigres, lions, perroquets, loups, trolls, gnomes malfaisants et autres bêtes fantastiques ; athlète émérite surpassant ses semblables en remportant toutes les coupes de football, les courses les plus folles, les tournois de tennis les plus prestigieux, les courses cyclistes les plus dures et tout ça sans crampounette ni le moindre produit miracle ; artiste peintre joueur des plus mélodieux instruments ; explorateur courageux dans les territoires les plus reculés ; médecin sauveur du monde ; espion international à la loyauté inaltérable et aux conquêtes nombreuses mais surtout plantureuses ; pilote d’engins les plus originaux ; industriel reconnu et renommé aux projets florissants ; barbouze expert en dissimulation, explosifs, infiltration et tirs de précision ou encore astronaute mettant pour la première fois la main de l’homme sur des planètes où elle n’a jamais mis le pied. Vous êtes tout cela et plus encore par la simple magie de votre instrument le plus précieux.
Votre esprit. Actif, original, inspiré et surtout en marche. Eponge magique qui vous fait découvrir le monde et vous permet d’appréhender la vie avec une confiance et un appétit inébranlables.
Tout s’offre à vous et vous pouvez tout vous permettre.
Mais ça y est, le téléphone sonne, vous ramenant à la réalité. La bouche pâteuse, le cerveau encore assoupi, vous prenez votre appareil et appuyez sur une mauvaise touche. Tant pis. Vous rouvrez les yeux et voyez devant vous, sur votre nouvel écran plat qui vous a coûté un mois de salaire, une jeune fille, la première décennie à peine entamée, se définissant comme chanteuse, bien qu’elle possède le talent lyrique d’un éléphant à la retraite, et expliquant à l’animateur son aspiration la plus profonde, comme tout ceux de sa génération et de celles à venir.
« Je veux passer à la télé. »
Le rêve du XXIème siècle tient en une seule et unique phrase. Plus de vaisseaux, plus d\’êtres malicieux, plus de magie. Une simple sentence avec sujet, verbe et complément. \ »Je veux passer à la télé.\ » Une évidence, rien d\’autre. Être vu. A la limite être reconnu.
Dans la télé.
La boîte magique. Celle qui pourrait être beaucoup, et qui finalement n\’est presque plus rien.
La lucarne qui ouvre sur le monde, mais qui se ferme sur du néant. Celle qui montre le vide traînant dans la tête de ceux qui ne savent finalement pas rêver. Ils pensent avoir du talent, ils ne sont que des prétextes. Ils pensent être novateurs et originaux, mais ils ne sont que la copie conforme de tous les autres. Ils pensent sans cesse apporter du jamais vu, mais ils suivent tous les mêmes règles.
Des règles ? Pour passer à la télé ?
Oui, voilà la révélation de la soirée. Pour être une star éphémère de la boite magique, il suffit simplement de suivre quelques lois évidentes. Rien que ça. Nul besoin d\’avoir le talent d\’une diva, l\’inspiration d\’un Mozart ou le génie d\’un vrai créateur. Non, il ne faut rien faire ou presque.
Si tu veux devenir célèbre, ces principes essentiels sont à respecter à la lettre. Ils te seront décrits ici dans quelques temps.
Mais si tu veux être toi-même, viens, allons gambader pour retrouver Albator et son vaisseau spatial, allons voir les princesses enfermées dans les donjons, allons chevaucher les animaux fantastiques et écouter les histoires des lutins. Viens, allons nous amuser. Les autres ne savent pas rêver…
Et pour une fois, ils attendront.
(A suivre…)