Voilà, tout le monde est prêt,
le cuir des chaussures parfaitement ciré, le short propre pour quelques secondes encore, la chaussette tombante, la vaseline autour des arcades et le front en train de s\’échauffer contre les murs des vestiaires. Les maillots sont enfilés, les gorges se nouent, la sueur perle sur les tempes alors que le capitaine finit la préparation psychologique en supprimant toute velléité intellectuelle dans les caboches de ses cabochards :
\ »On les respecte mais on leur montre qui est le patron. On les renvoie chez eux dès le premier impact. On fait tomber tout ce qui bouge. Plaquer. Se relever. Plaquer. Se relever. Plaquer. Se relever. Pas un ballon sans qu\’ils se mettent à couiner. On les fait reculer sur chaque action. Tous ensemble les gars, tous ensemble. Allez ! On y va ! Tous ensemble.\ »
L\’arbitre toque à la porte.
Le combat va commencer. Le fer des chaussures résonne sur la faïence du vestiaire alors que l\’odeur de camphre sature les narines de travers.
« Tous ensemble. »
Chacun se retourne.
Sur le banc en bois, un sac encore fermé. Un maillot pendu au crochet. Les crampons attendant son propriétaire. Il manque l\’un d\’entre eux.
Tous ensemble ?
Sans lui, c\’est comme faire un match sans ballon. Ou gagner un match sans panache, fêter une victoire sans chanter, chanter une chanson sans trinquer.
C\’est être privé d\’un coéquipier exemplaire.
C\’est impossible.
Pourquoi ? Parce que… parce que c\’est le rugby, pardi !
Des gars passant quatre-vingt minutes à se meurtrir sans toucher le ballon, pour que d\’autres le reçoivent dans les meilleures conditions. Ce sont ces autres gars, en bout de ligne, recevant l\’ovale et sachant très bien qu\’ils récupèrent plus qu\’une simple balle. Une offrande. Un cadeau. Ils vont eux aussi se sacrifier pour que le combat des premiers ne reste pas vain.
C\’est ça le rugby. Une histoire de sacrifices.
Mais voilà, dans les vestiaires, le maillot reste accroché. Jouer ce match, c\’est plus qu\’impossible maintenant. C\’est fade !
Une équipe toute entière se retrouve orpheline.
Ce n\’est pas juste un joueur qui est manquant. C\’est un copain. Un ami.
Un courant d\’air vient calmer les ardeurs de chacun. Ils sont tristes.
Le maillot frémit un peu. On peut en voir le numéro… »
Le dormeur inquiet se réveille en sursaut. Il a chaud. Encore le même cauchemar. Toujours le même depuis tant d\’années. Avant chaque rencontre cruciale.
Comme aujourd\’hui. Dans plusieurs heures. D\’ici le terrible coup d\’envoi, il va falloir attendre. En repensant à ce qui l\’a amené là. En cherchant une motivation dans chaque souvenir.
Quelque part dans les Landes….
Un petit village se réveille. Le clocher de l\’église, fatigué, annonce lentement la fin de la matinée. Près de la fontaine endormie, un petit vieux, béret vissé sur la tête, la baguette sous le bras, traverse la place du village. Direction le bar-tabac-club des supporters.
Lieu saint à la polyvalence reconnue, faisant office de salle des fêtes après une victoire, de cantine deux heures avant le coup d\’envoi et surtout de centre de réunion pour le comité de sélection. Les fameuses consultations d\’avant-match. Une table réservée pour l\’entraîneur et le président, le pichet de rosé bientôt accompagné d\’un deuxième, une assiette de charcuterie du pays et une feuille rapidement couverte de quelques auréoles grasses mais aussi des noms des titulaires pour le week-end. A l\’autre bout de la petite salle, accoudés au comptoir, les vieux et les moins vieux, qui ont depuis longtemps rangé les crampons dans un vieux carton mais n\’ont pas encore abandonné les entraînements du bord de touche ou les escapades au stade le dimanche après-midi. Regards en coin, inquiétudes et avis partagés par force éclats de voix ou démonstrations sur le zinc faisant office de tableau noir, le pichet anisé symbolisant le paquet adverse et les demis déjà vides les trois-quarts. Avec, pour les gros derbys, coups d\’œil directement par-dessus l\’épaule du président. On ne sait jamais, une tache de gras mal placée, un numéro masqué, et un titulaire se retrouve collé aux citrons. Impardonnable.
Le petit vieux à la baguette entre et salue le tenancier préparant quelques sandwiches pour deux gamins en short.
« Bien le bonjour Roger !
– Salut Amédée, premier arrivé, comme d\’habitude ?
– Je n\’ai jamais été en retard dans un vestiaire, je ne vais pas commencer avec un match comme celui d\’aujourd\’hui ! »
Le vieil Amédée s\’assoit, à sa place réservée depuis plus de quarante ans, au fond à gauche, juste dans l\’angle, à côté de celle de son ami Lucien. Il occupait la même, sous les tribunes du Stade Saint-Ignace, quelques heures après la messe dominicale, quand chaque joueur enfilait le maillot en attendant, anxieux mais motivé, le coup de sifflet de l\’arbitre.
Roger apporte machinalement un petit ballon, pas ovale celui-là, alors que l\’Ancien commence à lire les pages sportives de la gazette locale. Un gros match va avoir lieu aujourd\’hui. Et un gros match, comme tous les autres, ça se prépare à l\’avance ! C\’est devenu une coutume. Les vétérans se retrouvent autour d\’un cassoulet chez Roger. Pour mettre la tactique bien au point. Au moindre coup dur, un adversaire trop coriace ou un blessé de dernière minute, un volontaire pourra toujours ressortir un vieux short.
Près du comptoir, seul à une table, un étranger au costume impeccable, les doigts manucurés, la coupe parfaite, sirote tranquillement une boisson chaude. Amédée, curieux, l\’observe quelques minutes. Le bonhomme ressemble à un ailier happé, contre sa volonté, dans un orageux regroupement où chaque participant tente, tant bien que mal, mais pour le beau geste, de poser délicatement son poing rugueux, mais amical, sur la tempe, mal rasée, mais adversaire, de son vis-à-vis. Il n\’est pas à sa place. L\’inconnu consulte tranquillement quelques notes prises sur un carnet et semble attendre quelque chose. Un petit détail perturbe la quiétude du vieux. Une lueur au fond de l\’œil clair, le grain de la peau trop blanche, la toison chatoyante, le port altier. Un sujet de Sa Majesté ! Le bonhomme est anglais. Il en a toutes les caractéristiques. Outré, mal à l\’aise, Amédée tente d\’oublier l\’intrus en replongeant dans son journal. Un Anglais. Ici. Aujourd\’hui. C\’est un comble.
Après quelques minutes, la porte du bar s\’ouvre à nouveau, sur un autre petit vieux, avec la casquette mais sans la baguette. Il salue poliment Roger et s\’avance d\’un pas sûr vers sa place attribuée. Dans le coin gauche, à côté d\’Amédée, qui lève la tête de son canard.
« Bonjour à toi l\’ami. Belle journée aujourd\’hui, y a du soleil.
– Bonjour Amédée. Prêt pour le coup d\’envoi ?
– Tu le vois bien. Roger laisse mijoter les fayots dans la cuisine derrière et je me tiens aux nouvelles. Ils disent que ça ne va pas être facile dans leur feuille de chou. Tu en penses quoi ?
– Ce que j\’en pense ? C\’est que eux, ils n\’ont pas le Petit Max dans leur équipe.»
Réveil programmé à neuf heures. Maxime est sorti de son cauchemar à six heures trente. Il savait qu\’il ne retrouverait pas le sommeil. Alors, tranquillement, il a préparé son sac. Avec tout l\’attirail nécessaire en double. Il a toujours tout en double. Notamment les T-shirts usés à la corne et les paires de chaussettes.
Les T-shirts, troués, décousus, délabrés, sans couleur véritable, mais toujours sous le maillot au coup d\’envoi. Il a presque tout remporté avec eux. Le plus fatigué a gagné les premières joutes des phases finales lorsqu\’il évoluait en cadets. Pour les quarts, sans le prévenir, sa mère l\’avait gentiment lavé et remplacé par un autre tout neuf. Défaite 15-9. Pas un ballon de relance n\’avait été jouable. Encore moins joué. Pas un seul. Même pas un demi-ballon avec un demi-intervalle. Rien. Depuis, à l\’abri de l\’inquisition maternelle, il cachait la loque fétiche sous son matelas chaque veille de rencontre.
Le deuxième, la saison suivante, avait été ajouté à cause d\’un hiver trop rude. Quatre drops le premier week-end. Mieux que Bala en 1960. Ce n\’était pas les rouquins Irlandais en face, c\’était pire. Des Béarnais. Saint-Vincent, avec leur pack pourfendeur de côtes, à vous faire une distribution de pains miraculeuse dès la première mêlée. Mais aussi des trois-quarts avec des cuissots gros comme des jambons de Bayonne, et dont, trop souvent, on ne voyait que le numéro. Résultat pour Maxime : une victoire, sévèrement réprimée au match retour. Pour le maillot : une place au chaud sous le matelas. Juste à côté de son comparse des phases finales.
Pour les chaussettes, l\’histoire était différente. Les premières saisons, le Petit Max jouait avec des chaussures trop grandes. D\’où la nécessité d\’un rembourrage efficace et astucieux à l\’aide de deux paires de bas. Le temps passant, à l\’aide d\’entraînements dans la boue, de confits au bar de Roger, et, plus tard, de chopines réconfortantes, la carcasse du petit s\’est développée. Le bonhomme a grandi. Les pieds aussi. Mais le surnom demeure. Tout comme les chaussettes. Il lui est désormais tout bonnement impossible de jouer avec une seule paire. La première, roulée au niveau des chevilles et la deuxième, plus large, recouvrant l\’intégralité des mollets. Enfin, en début de match. Selon le sens du vent, la présence des nuages, le sourire du soleil méridional, la bonne taille du gazon, la partialité de l\’arbitre, les politesses de circonstance entre premières lignes et surtout l\’humeur badine toujours prête à une relance des tribunes, il les baisse plus ou moins au fil des minutes. Tout en haut pour indiquer un match à gérer méthodiquement, à l\’anglaise, avec la sacro-sainte occupation du terrain et la sanction entre les perches. Tout en bas, pour dire que chaque ballon sera relancé. Mettre du jeu, encore et encore. Même si ça doit partir du bus.
Chaussettes et T-shirts ont été tranquillement posés au fond du sac. Juste à côté du tee. Celui que les deux petits vieux, Amédée et Lucien, lui avaient offert le jour de ses quinze ans.
Ils n\’avaient rien dit, les deux Anciens. Ils étaient venus dans les vestiaires avant le match, avaient posé le petit carton sur le banc de bois, juste en face des douches, et étaient repartis prendre leur place près de la buvette, pour vérifier la bonne préparation du vin chaud. Maxime, toujours le premier, l\’avait trouvé et n\’avait rien dit non plus. Il s\’était juste contenté de réussir tous ses coups de pied ce jour-là. La moindre des choses pour remercier les deux vétérans qui le suivaient depuis le premier jour.
Le sac bouclé, Max s\’est discrètement glissé hors de la chambre et a rejoint la salle du petit déjeuner de l\’hôtel. Il y a retrouvé son capitaine et un des mulets de la première ligne. Eux non plus n\’arrivaient plus à dormir. Ils ne parlaient pas plus et s\’étaient posés, en attendant le service, l\’un à côté de l\’autre, épaule contre épaule, le regard perdu du côté d\’un terrain ensoleillé. Pour commencer à se regrouper, à se serrer les coudes, à sentir la présence du coéquipier. Silence annonciateur de futurs coups de tonnerre.
Max s\’est logiquement installé à côté de son pilier. Sans rien dire non plus. Ce n\’était pas la peine. Il n\’y avait plus rien à dire. D\’autres les ont rejoints au fil des minutes. Besoin d\’être tous ensemble, collés les uns aux autres comme pour les plus beaux déroulés des avants en vue de la ligne adverse.
La journée allait continuer ainsi jusqu\’à la montée dans le bus et le court voyage jusqu\’au terrain. En parlant du championnat, des derniers résultats, du dernier caramel réglementaire ou de la petite qui avait amoureusement glissé un petit dessin dans le sac de son Papa en guise d\’encouragement. En discutant de tout et de rien.
Max, une boule légitime dans l\’estomac pendant ces heures trop longues, partage avec les siens quelques souvenirs en attendant d\’en façonner un nouveau.
Dans le bar de Roger, les vieux continuent de discuter. Rien n\’existe plus aujourd\’hui, excepté le combat prévu. Ils refont les équipes, décryptent chaque phase de jeu avant même le coup d\’envoi, pèsent les forces et faiblesses de chacun. \ »Lui, il est trop lent. Lui a deux mains gauches. L\’autre, faut pas lui laisser un ballon. Et surtout, pas faire de fautes. C\’est un métronome en face, du genre à s\’entraîner en dormant, c\’est sa femme qui doit être heureuse !\ » Palabres mille fois refaits pour, à chaque fois, finir par la même conclusion. Certaines oreilles risquent de bourdonner dans l\’après-midi.
Plongés dans leur conversation, les deux vieux amis ne voient pas s\’approcher le british gentleman. Osant à peine les interrompre, il attend un arrêt de jeu pour intervenir.
« Scuse me, Sir. Je me présente. Archibald Smith, from Gloucester. Je n\’ai pu m\’empêcher d\’entendre votre passionnante conversation. Me permettriez-vous de me joindre à votre compagnie quelques instants ? »
Le Lord, quoiqu\’il n\’en ait peut-être pas le titre, il en a l\’allure, semble maîtriser à merveille la langue de Molière. Les petits vieux, intrigués, et surtout en surnombre, acquiescent, sans oublier un petit ronchonnement réglementaire.
« Comme vous pouvez l\’entendre à mon typique accent, je suis Anglais.
– Ce n\’est pas la meilleure des qualités, se permet Amédée.
– Mais à moitié Irlandais, par ma mère. Je me suis permis de vous interrompre car je ne comprends que difficilement encore le folklore qui entoure cette journée. Pourriez-vous m\’aider ? Je suis peut-être britannique, mais je ne maîtrise encore que trop difficilement les choses de votre jeu. Je suis plutôt adepte du ballon rond.
– Anglais, ça peut passer. Mais pousse-caillou, c\’est un comble. Vous nous faites souffrir, maïe lord, enchaîne Lucien.
– Mais non, vieux camarade ! Regarde un peu l\’occasion que nous avons là. Un descendant d\’un capitaine de la Compagnie des Indes, à n\’en pas douter…
– Mon aïeul était colonel.
– C\’est bien ce que je disais, un Lord qui n\’a jamais vu le soleil de Gascogne et que l\’on peut former à notre affaire, à la mode landaise. A coup de poule au pot, de cassoulet, de jarret et de soupe à l\’ail. Avec arrosage à l\’Armagnac, aux côtes du Médoc, au Jurançon et sous la mêlée. Avec chatouillage de narines, caresses sur les pommettes, cadrage-percussion et chansons du pays. A l\’ancienne ! Mais pour ça, cher ami, permettez que je vous appelle ainsi, vous devez être le premier, et le dernier, ressortissant de l\’empire ayant droit à l\’appellation, pour ça donc, il y a une condition.
– Of course.
– Il va vous falloir préparer le match à notre manière.
– C\’est-à-dire ?
– Comme vous avez pu l\’entendre, c\’est peser le pour et le contre, étudier l\’art de notre défense et les défauts de la leur. Mettre au point quelques combinaisons de dernière minute, histoire de surprendre encore l\’adversaire.
– Mais vous ne jouez pas.
– Non. Ça compense. Et par-dessus toutes ces considérations élémentaires, il y a un défi à relever. Il faut trouver l\’innovation du jour.
– Plaît-il ?
– Le Petit Max. Il nous sort toujours un truc des crampons à chaque sortie. Un nouveau placage vous rappelant à quel point certains os sont fragiles ou un coup de pied britton, encore mieux que ceux de vos semblables à poils roux. Comme il y a deux ans lorsqu\’il nous a frappé les pénalités à la mode dacquoise. Pas de tee. Pas de tas de sable. Quatre coups dans le sol pour faire ressortir la terre et le gazon, quand il y en a, puis pose délicate du ballon avec exécution du pointu. Montée en ligne droite, trois points, rentrez chez vous !
– L\’entraîneur n\’a rien dit ?
– Le Petit n\’a jamais mis en danger un résultat ou le travail de ses acolytes. C\’est juste une petite pointe de fantaisie. Pour les photographes. Nous n\’avons trouvé qu\’une seule fois sa folie du jour. Il était salement blessé au genou et entretenait sa forme physique à grand renfort de tractions sur les roues de son fauteuil roulant. Notre équipe, malmenée devant, avait besoin de souffler. Après une mi-temps et demie de souffrance collective, elle avait réussi à mettre, pour la première fois, les tordeurs de cervicales ennemis à la faute. Le Petit avait traversé la moitié du terrain pour ramener le tee. Pas la boisson, le bout de plastique. En fauteuil, évidemment. Cinq minutes d\’effort dans l\’herbe grasse. L\’arbitre n\’a rien pu dire. Quand le public est debout en train d\’applaudir, personne n\’entend le sifflet. Les gros ont pu souffler, la ballon n\’est pas passé et le score a depuis longtemps été oublié. On avait cependant parié que le Gamin arriverait à mettre un pied sur le terrain pendant le match. Il n\’a mis que les roues, mais on passera sur l\’approximation.»
Le gentleman reste cois. Il commande un nouveau thé et n\’ose plus ouvrir la bouche.
« Alors, mon cher, êtes-vous toujours autant décidé à vous joindre à nous jusqu\’au coup d\’envoi ? demande Lucien.
– It will be a pleasure. Euh… sorry, avec plaisir !
– Ce n\’est pas tout. Il peut y avoir certaines fâcheuses conséquences pour votre estomac, plus habitué à supporter des boissons infusées que certaines liqueurs locales. Sans oublier le cassoulet de Roger. Beaucoup mieux que votre porridge, mais encore plus lourd.
– J\’en prendrais le risque. Mais qui est donc ce charmant, comment dites-vous dans votre pays… ah oui, c\’est ça… ce drôle d\’hurluberlu amateur d\’innovations ?
– Le Petit Max. Enfin, il est bien plus costaud que nous trois réunis, mais ça reste le Petit du village. Le jeu coule dans ses veines. On le connaît depuis tout gamin. Tu te rappelles Lucien, la première fois ?
– Evidemment. Comment oublier ? Ça se passait le jour de la Saint-Grégoire. On avait dit un dernier au revoir au vieil Armand, un camarade de jeu nous ayant quitté trop tôt. Il faisait de l\’hypertension mais n\’avait jamais pu dire non à un faisan rôti à la broche. On était parti sur le terrain pour lui rendre hommage. Un dernier pèlerinage pour se souvenir de ses entrées en mêlée. Quand ça fait un gros clac qui fait taire les tribunes.
– C\’était le premier entraînement de la saison pour les gamins. On les avait regardés, accoudés à la main courante, comme pour les affrontements dominicaux. Le Petit Max était arrivé en retard. C\’est sa mère qui l\’avait déposé, tout petit dans son short trop grand. Les chaussettes lui tombaient sur les chevilles. L\’entraîneur, le gros Paul, a fait une drôle de tête. Peut-être inquiet à l\’idée de lâcher le Petit dans la meute.
– Il ne pouvait pas refuser. Il n\’était pas grand, c\’est sûr, mais on n\’avait pas l\’effectif du Stadoceste ou de la Section. Fallait faire participer tout le monde. De toute façon, le gros Paul a bien vu que Maxime ne lâcherait pas l\’affaire. Il a eu raison d\’ailleurs. Il a mis sa grosse paluche à relever une mêlée toulousaine sur l\’épaule du Petit, l\’a regardé un peu et lui a dit \ »Vu que t\’es pas bien épais, tu joueras derrière.\ » Alors là, le Petit, il a répondu…
– … Oh ben non. Moi, je veux pas jouer là-bas. Je veux aller sur le terrain, avec mes copains.»
Les joueurs, la collation finie depuis plusieurs minutes, se rassemblent instinctivement dans les couloirs de l\’hôtel. Assis à même le sol, lisant un journal ou jonglant avec un ballon. Irrésistible besoin de tâter le cuir avant les autres.
Max, assis dans un canapé, non loin de l\’entraîneur en train de finir son repas avec le bout des ongles, repense à toutes les folies vécues avec ses copains depuis le plus jeune âge. Des souvenirs impérissables sur mais aussi en dehors du terrain. Des anecdotes qui forgent un collectif et cimentent les amitiés.
Comme le jour où Christophe et P\’tit Loup avait décidé d\’instaurer un concours pour les trois-quarts, scientifiquement établi avec des règles conçues dans la cour de récré. Pour l\’essai, ça ne changeait pas, cinq points. Pour chaque placage désintégrant, un point. Quand le public poussait un ouf de surprise mêlé d\’admiration, la figure artistique se voyait accorder un point de bonus. C\’est ainsi que les deux chenapans, arbitres mais aussi premiers participants au jeu, se retrouvent en milieu de saison loin au classement devant les autres. Il est vrai que pendant l\’hiver les ailiers n\’ont pas eu beaucoup à défendre, leurs compères du centre ayant mis un point d\’honneur à annihiler chaque action adverse. Pendant un match, sur une mêlée à quarante mètres de la ligne, le ballon arrive dans les mains de P\’tit Loup qui choisit de contourner le pack dans le petit côté. Le premier rideau est transpercé miraculeusement alors que les troisièmes lignes et l\’arrière, en couverture, montrent les dents pour embarquer le malheureux en touche. L\’ailier croise, la défense, naïve, suit comme un seul homme. P\’tit Loup a feinté la passe mais tout le monde a mordu. Il ne lui reste plus que dix mètres à parcourir, il peut y aller à reculons, il n\’y a plus personne. Ou presque. Christophe, soucieux de soutenir son camarade dans sa folle aventure, a suivi son partenaire au plus prés. Admiratif devant la pure exécution de la manœuvre, il n\’en est pas moins énervé. Des défenseurs pareils, ce n\’est pas permis. Personne pour l\’empêcher d\’aller sous les perches, c\’est limite anti-sportif. Le premier soutien se mue ainsi en intraitable dernier défenseur et chasse le gueux jusque dans l\’en-but. Par respect pour le beau jeu et pour éviter l\’ire de l\’entraîneur, le plaqueur ne s\’attaque qu\’aux chevilles, empêchant un plongeon mémorable pour son comparse qui ne l\’a pas vu arriver. Cinq points pour l\’équipe, autant pour P\’tit Loup et, après de longs palabres au zinc de Roger, avec consultation des Anciens et des admiratrices du bord de touche, Christophe fut également crédité d\’un point pour défense irréprochable.
Max sourit en repensant à cette anecdote. Ses coéquipiers ne manquaient jamais une occasion pour inventer une facétie. Ou pour simplement provoquer l\’hilarité générale. Quand ils se retrouvaient en manque d\’imagination, un coup du sort venait toujours leur redonner l\’inspiration. Comme pour ce match, où, sous pression depuis dix bonnes minutes devant la ligne, les gros réussissent enfin, à force d\’abnégation et de combat, à poser la main sur l\’ovale. La sortie propre devait permettre de faire reculer les assaillants par un coup de pied monumental. Pour être monstrueux, il le fut. Direct dans la tête de l\’arbitre, pour une fois mal placé. Le ballon est revenu dans les mains de l\’artificier qui ne manqua pas sa deuxième chance. L\’homme au sifflet si. Après l\’impact, fier comme un pilier toujours debout mais au dos endolori par des poussées trop rugueuses, l\’officiel chancelle mais tente de garder l\’équilibre. En vain. Après quelques secondes de résistance, les jambes cèdent. Le cul dans la boue, le K.O. provoqué est plus vite récupéré. C\’est ainsi que pour la fin de partie, dès que le référé scrute sous les mêlées pour observer des mains trop baladeuses, les trois-quarts s\’empressent d\’imiter à merveille la démarche chaloupée mais hésitante, les genoux tremblants et les mollets faibles, de l\’homme en noir. Il faut dire qu\’ils avaient de l\’entraînement. Combien de fois, après une victoire ou même une défaite, ils rentraient de chez Roger avec la même allure, une rougeur dans la nez due plus à quelques apéritifs corsés qu\’à un oblongue ballon ?
Les incontournables Troisièmes mi-temps, ces souvenirs fameux mais embrumés qui reviennent à l\’esprit du Petit Max en repensant à l\’arbitre malchanceux. Fêtes mémorables au cours desquelles d\’autres jeux insensés furent inventés. Comme après le voyage de sa première ligne au complet pour un match de phase finale de Première Division, Grenoble-Agen, du côté des Costières de Nîmes. Le paternel du talon, Jojo \ »Tête d\’Enclume\ », trésorier du club et grand ami d\’un membre du comité régional, avait récupéré quelques précieux sésames. La défaite avait chamboulé les trois compères. Partis pour soutenir l\’équipe du Sud-Ouest, ils étaient revenus les yeux pétillants de malice, désormais premiers admirateurs des Isérois. Le pack des monstres alpins avait littéralement haché son vis-à-vis. Les jeunes Landais avaient apprécié la méthode, qu\’ils voulaient appliquer dès le prochain match à Saint-Ignace. Pendant la troisième mi-temps, la courte déception fut vite oubliée en compagnie de rudes montagnards, croisés dans les tribunes, grands gaillards taillés dans le roc, jamais saoulés de coups ni de bière, encore moins de chants grivois, certes imagés mais toujours poétiques. Les trois coéquipiers adeptes de cultures exotiques apprirent de nouvelles pratiques, qu\’ils s\’empressèrent de partager dès le week-end suivant. Outre la chorale, il y avait aussi un jeu que leurs collègues d\’un soir appelaient dans leur jargon des alpages le \ »bugne-bugne\ ». Bugne, mot lyonnais indiquant une pâtisserie fine mais aussi la tête et surtout sa partie supérieure, celle qui vient masser la clavicule du pilier adverse au moment de l\’introduction. La représentation consistait simplement à désigner un adversaire et lui coller un glaçon sur le front. Il suffisait ensuite de lui casser le cube glacé d\’un mouvement sec de la caboche, action digne des plus belles entrées en tronche. Parfois, malencontreusement, le glaçon s\’échappait avant l\’exécution complète de la manœuvre. Ce qu\’on désigne communément comme un aléa du sport. Après le divertissement, les joueurs arboraient de fines coupures sur le front endolori. Seul endroit du corps sortant indemne d\’une rencontre, il pouvait désormais rivaliser avec les arcades couturées ou les oreilles en chou-fleur.
Machinalement, Max se touche la base des cheveux pour sentir une fine cicatrice. Il n\’avait jamais été très solide de la tête et avait rapidement laissé les houleux plaisantins de la mêlée s\’adonner à ce jeu barbare. Les avants. Les gros. Ces individus pratiquant le même sport que lui mais venant d\’un autre monde et sans qui aucune victoire n\’est possible. Sans qui, aujourd\’hui encore, la fête serait moins belle.
Dans le bar de Roger, l\’échauffement est bientôt terminé et les temps de jeu s\’enchaînent. Les verres, échoués sur la table, ressemblent à un talonneur, allongé sur l\’herbe et ayant malencontreusement piqué un ballon sur lequel il n\’aurait jamais dû poser les yeux, désormais éteints. Vidés. Lancés en pleine action, les petits vieux relancent et remettent une tournée. L\’Anglais subit la pression mais garde son flegme insulaire. Les joues de plus en plus rouges, il boit les histoires des deux anciens comme son verre. A grandes goulées.
L\’heure du coup de fourchette approchant, Roger sort les couverts et prépare la table. Il ne manque plus qu\’un titulaire, le gros Paulo qui, justement, arrive. Cheveux poivre et sel, plus sel que poivre, et un gabarit impressionnant marqué par des oreilles fatiguées. A gauche, certes fine et bien collée mais à droite, boursouflée et témoin de maints combats agités. A n\’en pas douter, Monsieur tenait la mêlée côté introduction.
L\’ancien entraîneur tire une chaise et s\’affale lourdement sur le bois qui grince. Il pose sur la table deux bouteilles, des madirans venant tout droit de la cave paternelle, puis étend devant lui des mains aux battoirs impressionnants, attendant que Roger lui ramène un verre de mise en bouche.
« Messieurs Bonjour, je vois que vous avez trouvé un remplaçant. Vous craigniez que je déclare forfait ?
– Pas tout à fait, Paulo, répond Amédée. Monsieur veut découvrir notre Rugby. Il est presque irlandais.
– Un buveur de Guinness peu au fait de notre art ?
– Pour être honnête, intervient Lord Archibald, je suis surtout Anglais. Je préfère le thé et suis adepte d\’un autre sport, un peu moins, comment dire… vigoureux.
– La perfection n\’est pas de ce monde. Bienvenue parmi nous. Je vois que, malgré vos origines malencontreuses, vous avez déjà goûté certains avantages de notre discipline. A la vôtre.
– Merci bien.
– Que nous vaut votre visite ?
– Comme le savent vos amis, j\’habite à Gloucester, où je suis établi depuis peu. Je me suis réveillé un matin et j\’ai découvert une cité française ! A cause d\’un Auvergnat de vos compatriotes, qui y dispensait encore la bonne parole. Saint-André, le bien nommé, saint patron des Ecossais maintenant légendaire sorcier qui a chassé les nuages de notre comté. Il est parti quelques temps plus tard, laissant la ville attristée. Désirant comprendre les raisons de ce drame, j\’ai voulu retourner à la source de cette magie. Je parcours votre belle contrée depuis quelques jours et, alors que je m\’arrêtais pour un léger breakfast, je me retrouve attablé avec apéritifs, contes fabuleux et trouvères de talent ! Un délice.
– La conversion serait-elle donc possible ? Merveilleux.
– Pour en revenir à notre propos, et pour que je puisse cerner le tableau d\’une vue d\’ensemble, pourriez-vous me dire, simplement, ce que représente le Rugby pour vous ?
– Voilà un vaste débat qui ouvre l\’appétit, cher Lord. Heureusement que le cassoulet vient d\’arriver dans nos assiettes, sinon la réponse n\’aurait pas été aisée. Comment définir le Rugby à un royaliste manchot tel que vous ?»
Prenant une frêle fourchette dans la main, Paulo avale avec appétit trois bouchées de haricots pour s\’aider à la réflexion. Il ouvre les bouteilles et remplit les verres sans faux col. Les deux petits vieux goûtent le nectar puis s\’attellent à vider leur assiette. Craignant l\’intoxication, l\’Anglais hésite. Après une première tentative, l\’appréhension disparue, il serait tout prêt à s\’insurger contre la Couronne.
« Le rugby, c\’est bien simple, commence Amédée. C\’est de la musique. De l\’opéra même. Un ballet tout en percussion suivi d\’entrechats pour prendre l\’intervalle et finir, en apothéose, par un final dans l\’en-but.
– C\’est de l\’art culinaire, poursuit Lucien. Il faut faire mijoter le ballon bien au chaud dans la marmite du pack conquérant pour le servir, à point, dans les mains des gazelles maître-queux qui vous transforment un fade œuf de plastique en menu quatre étoiles. Bien préparé, le mets se révèle succulent.
– C\’est de la poésie, finit Paul. On ne joue pas au rugby. On y récite des vers. Les avants chantent une partition ciselée. Les trois-quarts déclament des arabesques virevoltantes. Plein d\’inspiration, l\’arrière, à la relance, fait lever les foules comme le poète fait tomber les dames. A n\’en pas douter, votre Shakespeare aurait pu jouer pour le XV de la Rose.»
L\’allégorie fait sourire l\’Anglais, les fayots plein la bouche et le verre éclusé.
« Avec votre explication, Monsieur Lucien, et aussi ce plat succulent, je me rends compte que votre rugby est indissociable de la bonne cuisine.
– Vous avez raison sur ce point, répond l\’Ancien. En essayant de ne pas se laisser intimider par une grosse côtelette, on entre déjà dans l\’esprit du match. Gardant à l\’esprit qu\’une équipe ne doit jamais reculer, les joueurs ne se laissent pas repousser par un camembert appétissant. Cela permet, par la même occasion, de trimbaler une haleine à tuer une mouche ou un arbitre et donc, en plein regroupement, de la partager généreusement avec les adversaires. Certains reculent mais beaucoup, très aguerris, ont l\’habitude et, de surcroît, emploient les mêmes méthodes. C\’est triste à dire, mais ces traditions se perdent de plus en plus. Nous somme entrés dans l\’air du Rugby diététique.
– C\’est bien vrai ça, mon Lucien, continue Amédée, remonté. Pourtant, certains pratiquants n\’ont jamais tourné le dos à un magret ou à une petite terrine. Ça ne les empêche pas d\’être incroyables le maillot sur le dos.
– Excusez-moi Messieurs, mais je dois de suite interrompre votre action. Permettez-moi de rétablir un tant soit peu de vérité, pour éviter que notre ami gentleman ne se fasse une mauvaise idée sur la question. Pour vous rappeler certains détails de votre carrière, je vous conterai quelques légers détails, que je tiens personnellement de mon cher paternel, ayant lui-même assisté aux événements aux premières loges. C\’était jour de noces, au printemps 1954, la veille du derby contre Saint-Jean. Toi Lucien, tu jouais à l\’aile, après avoir fini les festivités au petit matin, la cravate sur l\’oreille, en courant à travers le village pour retrouver les poules du vieux Justin. Et toi, Amédée, tu évoluais à l\’ouverture. Tu as essayé de trouver la clef de la défense adverse pendant toute la partie. Jamais tu n\’as réussi, alors que le matin tu cherchais justement à retrouver Philibert et Marcel qui avaient emprunté les cadenas du poulailler. C\’est d\’ailleurs la seule chose qu\’ils aient attrapé de la journée, puisque l\’après-midi même ils n\’ont pas réussi à grappiller un seul ballon en touche. Cette histoire est incontestable, car le marié n\’était autre que Philibert, mon père. Je connaissais cette histoire avant même d\’avoir goûté à mes premières discussions courtoises, entre gens de bonne éducation, sous la mêlée. Aujourd\’hui, la question demeure. Si le match avait été joué non pas après, mais bien avant la cérémonie, le vin d\’honneur et la chasse aux gallinacés, le trophée serait-il resté dans la vitrine de notre club-house ?
– Ça Paulo, ce n\’est pas pareil ! Et surtout, je ne vois pas le rapport avec la controverse.
– Ah non ? Et en 55, pourquoi a-t-on vu, première dans l\’histoire, le club financer les repas les veilles de matches et interdire les noces en période de phases finales ? Vous mangiez quoi ces soirs-là ? Un potage, des carottes, du pain, et le pire par dessus tout, sacrilège suprême, de l\’eau pour arroser le repas. C\’est ainsi que le derby fut récupéré directement sur l\’herbe de Saint-Jean ! Chez eux ! Ce n\’était jamais arrivé et vous avez paradé dans tout le village pendant plus d\’une semaine. Il y avait encore plus de monde que sur le Capitole après une victoire toulousaine. Les vieux du village en pleuraient. Votre plus belle victoire. Grâce aux carottes ! Pour la justesse historique, on peut donc annoncer que ce ne sont pas les techniciens de la Fédé qui ont inventé la diététique. C\’est vous ! »
Les deux petits vieux, penauds, se regardent en maugréant. Paulo n\’a pas tout à fait tort. C\’est vrai que 1955 fut une grande année. Mais, comme deux grognards à qui on n\’explique plus comment intimider un adversaire dans le tunnel sous les tribunes, ils ne se laissent pas faire. Pas prêts de reconnaître leur défaite. Jamais vaincus les Anciens.
« Mouais, peut-être, concède Lucien. Mais, nous, à la bonne époque, on se chauffait dans les douches, on se tapait la tête avec les copains, et au moment d\’entrer sur le pré, c\’était le premier à baisser les yeux qui reculait au coup d\’envoi. Ça a toujours été comme ça. On ne passait pas notre temps à décortiquer le jeu de l\’adversaire comme aujourd\’hui, avec leurs fichus ordinateurs qui leur montrent comment enfoncer la première ligne ou déborder l\’ailier toujours trop collé sur son centre.»
L\’Anglais, ravi d\’assister à un affrontement mémorable, n\’en perd pas une miette.
« Ah oui ? répond Paulo. Et pendant l\’intersaison, dès la sortie de l\’usine ou le travail au champ terminé, qui allait espionner les entraînements de Saint-Jean, en traversant à vélo tout l\’arrière-pays, sans oublier, pour justifier l\’heure tardive, une pause réparatrice à la taverne ?
– C\’était pour nous parfaire la condition physique, rien de plus, rétorque Amédée. Ce n\’est pas de notre faute si leur terrain était sur le chemin. Et puis tu as beau dire, maintenant ils passent plus de temps avec leur télé que les crampons aux pieds.
– Vous êtes têtus les Anciens. Qui est allé voir le Petit Max après les premiers entraînements pour lui proposer la sélection des plus grands affrontements de rugby depuis que Couderc avait raccroché le micro ? Et encore, vous n\’aviez pas les exploits précédents parce qu\’à l\’époque où le grand Walter a commencé à traîner sa carcasse à l\’Arms Park ou à secouer les Celtes et les pintes du côté de Lansdowne Road, le magnétoscope n\’existait pas.
Le Petit était venu vous voir en sortant de la douche, la moitié du jambon-beurre dans la main, l\’autre dans la bouche, pour que vous lui expliquiez comment améliorer sa technique de passe. Vous lui avez répondu que le mieux était de regarder les rencontres à la télé. Il n\’y a pas mieux pour s\’améliorer que de copier les plus grands. Vous lui avez donc prêté votre collection privée. Il a tellement regardé les cassettes qu\’il connaît par cœur les matches de tournoi depuis 1984 et la terrible défaite à Murrayfield. Non seulement il a amélioré sa technique, mais il a même appris à empêcher quelqu\’un d\’avaler sa langue ! Comme avec Gallion. Et ça, sans votre vidéo, il n\’aurait jamais su.
– C\’est pas pareil. Et puis, le Petit, il a quand même inventé des feintes à lui. Tout seul, dans sa tête. Parce qu\’il réfléchit toujours à des nouveautés. Tu te rappelles Lucien, c\’était quand il était en cadets. Il jouait à l\’arrière. C\’était contre Arraziguet. Des sacrés gazelles celles-là. Devant, on les avait mis sur le toit, mais ça ne les a pas empêchés de galoper comme des Lourdais. A trois minutes de la fin, 15-14 pour nous, ils ont toujours le ballon. Et voilà notre premier centre qui glisse au moment de plaquer son vis-à-vis.
– Amédée, c\’était ton petit-fils, Christophe. Il n\’a pas glissé, il a raté son bonhomme. Ça arrive à tout le monde.
– Non ! Il a glissé et l\’autre anguille lui est passée entre les doigts. Pour la précision, il a réussi à lui toucher les chaussettes.
– Tu lui as quand même poussé une soufflante à la sortie des vestiaires !
– Je lui ai calmement expliqué qu\’il faut vérifier régulièrement son équipement. Depuis, il n\’a plus jamais glissé. Regarde dimanche dernier ! Il a levé l\’ailier d\’en face trois fois de suite, lui faisant passer cul par dessus tête pour bien lui mettre le nez au niveau des vers de terre.
Pour en revenir à notre match, voilà l\’avorton qui perce après que mon petit ait glissé. Il se retrouve en un contre un contre le Petit Max. Vous croyez que le Gamin va essayer d\’aller sur le bonhomme comme on leur apprend, pas trop vite pour ne pas se prendre un crochet dans le nez ? Non. Il fait pire. Il s\’arrête. Pour regarder sa victime droit dans les yeux. Il ne bouge plus le Petit Max. Il attend. Le soliste, qui ne voit pas l\’astuce, court droit dessus, ça fait moins de chemin, pensant trop hâtivement qu\’il n\’aura qu\’à lui poser un cadrage au dernier moment. Et avec ça, le Petit qui ne bouge toujours pas. Quand le fripon cavaleur n\’est plus qu\’à portée de cartouche, voilà le Gamin qui lève le doigt au ciel. Comme en période de chasse, pour montrer aux chiens un vol de bécasses. L\’autre n\’a pas compris. Nous non plus. Il a eu un moment d\’hésitation et s\’est retrouvé sur la lune. Quand Max a vu le moment de doute dans les yeux du bougre, il s\’est lancé en planche. Dans les côtes. Le fuyard a perdu la respiration et, avec ça, le ballon. En-avant ! Mêlée, dernière mise au point pour les gros, dégagement en touche, fin du match. Et ça, mon Paulo, tu peux en raconter des histoires, mais cette feinte, il l\’a sorti de sa caboche et pas d\’une de nos cassettes.
– C\’est bien vrai ça, mon Amédée. C\’est comme le coup où il a fait sa biscouette devant la tribune, contre… ah, je ne me rappelle plus. Aide-moi un peu, c\’était avant les fêtes de la Noël.
– Euh… non, hésite Amédée, j\’me rappelle plus. Tu dois te tromper, bredouille le vieux, rougissant.
– Mais si, juste après la Coupe du Monde de 1991. Celle qu\’on nous a volée, quand les croque-morts de Trafalgar Square nous ont arrosé le Blanco. Tu dois bien te rappeler. »
Craignant le geste malencontreux, le Lord ne réagit pas à la métaphore et laisse l\’explication arriver à son terme. S\’il peut y en avoir un.
« Arrête de dire des bêtises, renchérit Amédée. Celle qu\’on nous a volée, c\’était en 1995, à Durban, là où il a plu comme jamais. Même à Swansea ou Dublin il ne pleut jamais comme ça. Et l\’arbitre qui n\’a jamais voulu siffler alors que la première ligne des Boks avait reculé jusque dans les tribunes !
– Tu vois bien que tu t\’en rappelles. Eh bien, après la finale de celle où le maillot de Blanco avait servi de paillasson, on s\’était regardé le tournoi des poussins le samedi et puis le dimanche matin, on avait encouragé les minimes à Saint-Ignace. Ils recevaient…
– … Castelnau-sur-Lestéous, coupe Paulo, alors qu\’Amédée tente de se faire oublier en en vérifiant que la trotteuse de sa montre à gousset fonctionne. Tu as raison Lucien, une sacrée feinte qu\’il nous avait fait. Pendant toute la semaine, le Petit Max avait regardé la demi-finale des Australiens contre les \ »tout en noir\ ». Avec les deux exploits de Campese. Le deuxième essai surtout. Sur un coup de pied dans la boîte, il récupère au nez de l\’arrière et de son vis-à-vis. Hop, il ondule à droite, puis crochet pour aller dans l\’autre sens. Les deux vilains à la fougère ont du mal à suivre, mais se rapprochent pour lui rappeler le goût du gazon. Juste avant de voir les mains adverses se poser sur lui, voilà l\’artiste qui balance le ballon par dessus son épaule. Comme une minette qui n\’aime pas aller au bal, il a jeté ça. Sans regarder. Et tout le public qui s\’arrête de respirer. Le cuir, en plastique ce jour-là, retombe dans les mains du centre, Horan il s\’appelait, un mastoc plein de jouerie, qui va poser l\’œuf en terre ennemie. Les autres sont tombés sur Campese, mais c\’était trop tard. Ils ne s\’en relèveront pas les Blacks. Jamais. Depuis ils courent toujours après la Coupe du monde.
– Ouais, c\’est ça Paulo, s\’excite Lucien. Notre Petit Max avait minutieusement étudié les images. Pour le match de rentrée, il y avait en face un farfadet, l\’arrière, qu\’il n\’appréciait guère pour la bonne raison qu\’il ne remontait jamais le ballon, de peur de croiser un troisième ligne trop enclin à lui montrer dans quel sens se passait le jeu. Voilà pourquoi, au moment de l\’entrée des équipes, le Petit s\’est arrêté devant lui, a levé la main et a dit \ »T\’as vu Campese en demi-finale ? Je vais te faire la même. La même !\ »
Tout le public avait entendu. L\’arbitre aussi. Il ne pouvait pas le sanctionner. Il n\’avait ni insulté le bonhomme, ni ouvert la boîte à claques. Il lui avait juste indiqué ce qu\’il allait faire. Tout bonus pour l\’équipe de Castelnau. C\’est ainsi qu\’en deuxième mi-temps, notre Max se retrouve décalé à l\’aile alors que la balle arrive dans les mains du petit Baptiste, plus connu sous le sobriquet de \ »la Biscotte\ » et qui jouait à l\’ouverture. Il a vu le côté dégarni et n\’a pas hésité. Paf, la torpille avec le ballon qui rebondit pour tomber dans les mains du Petit. Ni une ni deux, il part à droite, puis crochet pour aller dans l\’autre sens. Exactement pareil que l\’autre artiste à la télé. Et voilà Christophe, avec les crampons à la bonne taille ce jour-là, qui arrive dans le dos pour redoubler le Petit Max. L\’arrière d\’en face a vu le coup venir. Au moment où le Petit balance les bras par-dessus son épaule, le gredin qui ne relance jamais bloque sa course et plante son épaule dans le gras du petit d\’Amédée. Un sacrifice qu\’on appelle ça. Il avait anticipé salement l\’arrière. Trop même. Le ballon n\’avait jamais quitté les mains du Petit Max, qui a continué jusque sous les poteaux. Ça valait six points à l\’époque. Mais ça a fait neuf dans la musette. Le vaniteux artilleur n\’a pas apprécié la plaisanterie. Pour faire le fier, il est venu fricoter près de notre feinteur qui, lui, ne s\’est pas démonté, l\’a regardé dans les yeux et a dit calmement : \ »Tu croyais quand même pas que j\’étais capable de faire la même.\ » Le gros malabar n\’a pas plus supporté la fantaisie et a ramassé la calebasse pour la jeter sur notre Petit. Résultat ? Agression caractérisée avec pénalité au milieu du terrain en guise de coup d\’envoi. Le Gamin l\’a enquillée comme à l\’entraînement. Neuf points, avec son bluff de vieux briscard. On a appelé ce moment d\’anthologie la \ »Feinte de Fin d\’Année !\ »
– Et notre Amédée, continue Paulo après avoir vidé son verre, qui gambadait, tout fier, autour du terrain, la cassette dans une main, la casquette dans l\’autre, en claironnant \ »Il l\’a fait. Encore mieux qu\’à la télé. Vive cette foutue O.R.T.F. Il l\’a fait.\ » Alors, mon vieux, c\’est pour ça que tu ne t\’en rappelles plus ? Parce que toi aussi à l\’époque tu leur as appris l\’art des séances vidéo et que tu as chanté en l\’honneur de cette nouvelle méthode ?
– Bon, c\’est vrai. Les carottes et les cassettes, on en a usé aussi, reconnaît le vétéran. Mais c\’est pas pareil quand même.»
Temps mort. Le combat a été rude, il faut se désaltérer en entamant la deuxième bouteille et reprendre des forces en remplissant son assiette. Le gentleman profite de l\’arrêt de jeu pour oser une intervention malencontreuse.
« J\’ai l\’impression que sans votre Petit Max, peu de victoires sont possibles.
– Malheureux blasphémateur ! s\’offusque Amédée. Vous montrez bien là la méthode anglaise, croyant que tout peut reposer sur un bonhomme. Ce qu\’il faut dire, au contraire, c\’est que sans les pourfendeurs aux gueules tordues, sans les empêcheurs de relance à la main, sans les redresseurs de tort, sans les kinésithérapeutes du dimanche, sans les laboureurs de champs de patates, sans les gazelles du bord de touche, sans les perce-murailles du centre du terrain, sans les freluquets esquiveurs de cisailles, sans tout ça, et plus encore, personne ne parlerait du Petit Max. »
L\’équipe monte dans le bus. En route pour le stade.
Les gros ont du mal à s\’avancer dans le couloir trop exigu. Maxime prend sa place, au fond à droite, deux sièges devant le dernier rang réservé au capitaine de vaisseau. Le Gamin baisse la tête. Il pense encore. Toujours. Il revoit ceux qui ne l\’ont jamais laissé tomber.
Comme pour leur premier match en juniors. Ils passaient dans une autre dimension déjà. Il y avait de la viande en face. Contre Castelnau, avec l\’arrière à qui il avait tenté le coup de Campese quelques années plutôt. Il n\’avait toujours pas digéré. Tout comme il ne semblait pas avoir digéré un certain nombre de confits, de piperades ou de ventrèches. Son gabarit renforcé l\’avait contraint à se reconvertir. Deuxième ligne. Après cinq minutes de jeu, il régnait sur l\’alignement. L\’ouvreur, lui, allumait les chandelles à l\’ancienne, \ »Eupe ènne eunedeure\ » comme dirait Amédée, pour tester les capacités techniques du Petit. Et surtout sa résistance à une pression continue. Il pleuvait comme au fin fond du Pays de Galles. Les nuages cachaient le soleil. Le froid calmait les ardeurs offensives de chacun. Et les ballons qui tombaient du ciel, encore et encore.
C\’est alors qu\’est survenu l\’impensable.
Les deux vieux expliqueront plus tard qu\’il avait pris le soleil dans les yeux et, par conséquent, n\’avait pu voir le ballon. A cause d\’une éclaircie malencontreuse, de très courte durée, au moment du tir d\’infanterie. A croire que l\’ouvreur d\’en face avait prévu le coup. Mais Max le savait bien. Il n\’y avait pas eu d\’accalmie. Il s\’était troué et les adeptes du jeu à une passe avaient ouvert le score.
Coupable, il avait baissé les yeux et s\’était réfugié à l\’ombre trop étroite des poteaux. Personne n\’avait rien dit. Le capitaine l\’avait pris par l\’épaule et lui avait parlé calmement. \ »C\’est ma faute, j\’aurais dû prendre la balle sur leur lancer.\ » Max avait presque souri. Son acolyte était talonneur et devait verrouiller le couloir. Il ne sautait pas en touche. Le Petit avait fait la remarque mais son équipier ne s\’était pas démonté. \ »C\’est pas une raison. On va remettre la marche avant. Tous ensemble.\ » Puis, tranquillement, il avait repris sa place pour annoncer à toute l\’équipe : \ »Il sait très bien ce qui lui reste à faire. Nous aussi.\ » Tous les joueurs l\’avaient regardé, sans le moindre soupçon de reproche au fond des yeux. Certains avaient souri, d\’autres avaient déjà la tête au milieu du prochain regroupement pour aider au mieux à la rédemption du fautif.
Max prit à cet instant parfaitement conscience de la valeur d\’un collectif soudé jusqu\’au bout des crampons. Aucune trahison n\’était possible. Pendant le reste de la partie, il avait réussi chacune de ses interventions et emmené l\’équipe à la victoire.
Un reproche lui aurait coupé les pattes, le silence des siens lui avait donné des ailes. Ce match, ils l\’avaient gagné sous les poteaux. Tous ensemble.
L\’heure du coup d\’envoi approche mais la discussion animée continue. Les plats défilent alors que le fromage se retrouve à l\’honneur. L\’Anglais, rassasié mais avide de découverte, se laisse tenter par une spécialité au lait de brebis et par une nouvelle question.
« Le Petit ne vous a jamais fait de mauvaise surprise ?
– Comment ça, cher Lord ?
– Un match raté, un jour sans, des choix litigieux ?
– Oh si, plein, lâche Lucien amusé. Tous les joueurs y ont droit. Au fil des années et des manchons de canard, même ce genre d\’anecdotes devient croustillant. Que des bons souvenirs en quelque sorte. Mais, pour être franc, il y a bien une fois où il nous a vraiment fait peur.
– Mémorable fait d\’armes, surenchérit Amédée. On a tout bonnement failli le perdre.
– Vous êtes sérieux ? demande Lord Archibald, surpris.
– Tout à fait. C\’était pendant la saison 90-91. Et l\’épopée de la fameuse équipe de Bègles. Celle qui jouait à la tortue. Pour vous Monsieur l\’insulaire, cela correspond à une pratique très proche de vos plus fougueux combattants. Une sorte de jeu à cache-ballon. Proche, mais en tout point différente. Ces gentils nobliaux, menés par une première ligne exemplaire surnommée \ »les Rapetous\ », maniaient leur art avec une beauté toute gauloise, le soleil dans les mirettes, la fantaisie dans la caboche, et l\’exubérance autant dans la bouche que dans les crampons. On parlait de l\’ultime rendez-vous dans tout le pays. C\’était contre Toulouse. Toute la région était, pour une fois, fervente supportrice des rouges et noirs, Bègles se trouvant beaucoup trop au nord. Une seule personne les soutenait dans le village. Le Petit Max, qui appréciait leurs formidables exploits. Leur jeu inégalable, mais surtout le fait que, pour une fois, le travail de l\’ombre était à l\’honneur. Le Gamin n\’aimait pas, et c\’est toujours le cas, les louanges faites aux arrières quand elles n\’étaient pas accompagnées des lauriers légitimes qui, selon lui, revenaient de droit aux mineurs des basses œuvres. Encore une fois, il avait raison. C\’est ainsi qu\’on ne vit qu\’une équipe sur le terrain. Celle des troubadours du paquet d\’avants. Dansant toute la partie pour renvoyer la ville rose pleurer sous la Garonne. Finalement, en un match, la ville bèglaise était redescendue au sud. La semaine suivante, fidèle à ses principes, le Petit est arrivé à l\’entraînement, la tête complètement rasée comme ces ménestrels modèles de la première ligne, pour annoncer fièrement : \ »Je veux jouer en tronche !\ » Comprenez notre désarroi.
– Et comment lui avez-vous fait entendre raison ?
– Nous n\’avons pas réussi. La saison se terminant, il était revenu deux mois plus tard, pour la reprise, avec les mêmes velléités contestataires. Le hasard avait cependant voulu qu\’un petit nouveau débarque d\’un village périgourdin. Lui aussi jouait depuis quelques années, au même poste que le Petit. Quelques actions d\’éclat de la recrue lui remirent des fourmis dans les jambes. La concurrence légitime ajoutée à un naturel réfréné trop longtemps redonnèrent le goût du large au Gamin. Il était sauvé. Le nouveau, déplacé à l\’aile, reste encore son meilleur ami. Belle histoire mais grosse frayeur.
– Delicious !
– Il faut noter que ce type d\’inversion des rôles survient parfois dans l\’autre sens, enchaîne Paulo. C\’était le cas d\’une équipe que nous devions affronter pour un match couperet il y a quelques saisons. Au tour précédent, nos futurs adversaires avaient sorti nos voisins de Saint-Jean. Remuants rivaux pour les derbys, mais premiers soutiens quand l\’honneur du pays est en jeu. Ils nous avaient légitiment prévenus que nous courrions droit vers une surprise de taille. En la personne de leur ouvreur, au gabarit plus enclin à caler une mêlée ou à parler philosophie au fond des regroupements. Mais voilà, le bonhomme avait un coup de pied d\’artificier. Le genre de qualité qui vous fait passer un match devant votre ligne. Comprenant qu\’il fallait trouver une parade efficace, nos espiègles garnements avaient préparé un remède en deux phases. Tout d\’abord, il fallait, physiquement parlant, fatiguer le coquin. La solution trouvée était de le faire rêver. Quand le pilier reconverti reçut son premier ballon, notre ouvreur, toujours Baptiste \ »la Biscotte\ », au gabarit tout différent, monte en pointe à l\’extérieur du premier centre adverse. Les techniciens vous diront que c\’est une attitude criminelle. Ça s\’est avéré être un coup de maître. Notre farceur laisse ainsi béant un trou que même un de vos concitoyens n\’aurait pu refuser. Un intervalle comme il n\’en existe plus et auquel le galopin d\’en face ne put résister. Se sentant l\’âme d\’un Codorniou des grands printemps, il mord à l\’appât, n\’hésite plus et s\’élance. Il joue à la main pour la première fois de sa vie. Pour la dernière également. Notre troisième ligne aile, bien au fait de la manœuvre de diversion, comble rapidement la brèche offerte, aidé en cela par Christophe, qui lui, croisant \ »la Biscotte\ » allant dans l\’autre sens, était monté sur l\’intérieur de la charrette, broyée sous l\’impact. Diminué, le fanfaron avait perdu beaucoup de sa verve et surtout de ses qualités pour ramener les siens dans le camp adverse. Quant aux nôtres, ils pouvaient passer à la deuxième phase, grâce à l\’appétit offensif de notre \ »Biscotte\ », amateur de crochets et d\’ondulations à tout va. Sur l\’action suivante, le ballon arrive dans ses mains. Notre moustique ne se fait pas prier. Il va droit sur son bonhomme. Crochet à droite, l\’autre suit. Puis contre-pied à gauche, le vilain tente de se rattraper. Sur la dernière esquive, encore dans l\’autre sens, la jambe trop incertaine, il en perd l\’équilibre et se retrouve le short dans la boue. L\’action se termine au pied des poteaux. Du bon côté. Dix minutes plus tard, on fait la même et on recommence. Le match a basculé. Merci Messieurs, à l\’année prochaine.
– Je comprends maintenant ce que vous appelez un collectif digne de ce nom.
– Tout à fait, cher Lord. Sans leur parfaite complicité et la confiance inébranlable en chaque coéquipier, leur stratégie aurait eu de fâcheuses répercussions. De toute façon, rugby diététique ou pas, magret ou pas magret, carotte ou pas carotte, ordinateur ou pas ordinateur, les parties se gagnent encore, et toujours, de la même manière. Dans la tête. »
Max pénètre solennellement dans les vestiaires. Il faut se préparer.
Ça y est, le match a déjà commencé.
Des gestes mille fois répétés mais toujours réconfortants. Sortir les crampons. Puis les chaussettes, le short et le reste. Vérifier la présence du protège-canines. Se passer des onguents miraculeux. L\’odeur caractéristique annihile les dernières inquiétudes. L\’action est toute proche et l\’exaltation prend place dans les yeux de chacun.
L\’entraîneur martèle les dernières consignes. Ce n\’est plus la peine, mais sa voix rocailleuse rassure tout le monde. On se regroupe dans les douches, le sol résonne sous les pointes de fer. Echauffement à huis clos. A l\’ancienne.
Plus que quelques minutes.
Sir Archibald reste admiratif devant toutes les histoires entendues. Après un dessert arrosé à l\’Armagnac, les quatre sportifs enchaînent sur un autre digestif et le Lord, repu, veut ralentir le jeu en posant une nouvelle question, calmant temporairement les ardeurs de chacun.
« Est-il vrai, comme le disent certains spécialistes, que le professionnalisme cause un tort terrible à votre poésie ?
– Vaste débat, commence Paulo. Selon moi, tant que les grandes équipes pleureront encore la vue du Brennus levé par leurs adversaires d\’un soir, tant que la Marseillaise fera pleurer un petit bleu, son premier coq sur le cœur, tant que les hordes venues des îles feront vibrer les foules, et leurs adversaires, au moment de leur chant guerrier, tant que les phases finales du printemps ramèneront le soleil sur tous les stades, nous dormirons tranquilles. Et heureux.
– Je pense sincèrement que quelques billets alléchants n\’empêcheront jamais les relances, continue Lucien. Gros sous ou non, on dissertera toujours autant sur l\’intérêt des boissons anisées, du canard confit et des jarrets de porc. Pour la mise en bouche. Peu importe, car le ballon aura toujours le sourire. Les Petits mangeront peut-être moins, mais auront toujours le lyrisme dans les yeux et sur le terrain. C\’est l\’essentiel. Pour être honnête, si grâce au ballon ils peuvent mettre du beurre dans leurs épinards et des olives dans leur eau de vie, tant mieux pour eux.
– Tout est en fait question de sémantique et de calligraphie, conclue Amédée. Tant que l\’enjeu s\’écrira en minuscules et que le Jeu aura droit aux enluminures sur le pré, je serais toujours debout, le béret sur le cœur, à chaque coup d\’envoi.
– J\’espère sincèrement que vos souhaits seront entendus, rétorque l\’Anglais. Mais les jeunes générations ont-elles cet amour de la virevolte dans leur sac ?
– A n\’en pas douter, oui. Pour preuve, encore une histoire à propos du Petit et de ses acolytes. Nous étions partis avec eux dans vos terres pluvieuses pour un match du Tournoi. Le temple de Twickenham, forteresse vous rappelant à quel point un homme peut être insignifiant. Une rencontre historique pour beaucoup. Au coup de sifflet final, le Petit Max n\’avait pas bougé, la larme à l\’œil. En rentrant aux pays, un journaliste du cru avait retranscrit avec splendeur cette après-midi glorieuse.»
Tout en expliquant son anecdote, le vieil Amédée se lève et va décrocher un tableau accroché au mur. A l\’intérieur, non pas une peinture, mais l\’article mis sous verre pour la postérité. Le Landais tend l\’objet saint à son interlocuteur.
Twickenham. Mars 1991.
13ème minute de jeu. Pénalité pour l\’Angleterre.
40 mètres en coin à gauche des poteaux de l\’équipe de France, victime déjà du rouleau compresseur à la Rose.
Hodgkinson, le canonnier métronome, accessoirement arrière, indique à l\’arbitre son intention de punir encore ces petits coqs. Creuser le score et enfoncer encore les Bleus de France. A l\’agonie. Déjà.
Ces Bleus, dont certains sont venus en terres ennemies tirer leur ultime révérence.
Ondarts, en tronche, l\’ouvrier des sales besognes. Sur le terrain pour montrer définitivement aux avants de Sa Majesté que personne ne fait reculer un Basque.
Berbizier, il ne le sait pas encore, présent pour une dernière sous le maillot bleu. A la manœuvre, derrière les gros. Un dernier combat pour ses derniers coups de gueule.
Blanco, lui, en est bien conscient. Il joue son dernier match du Tournoi. Venu planter ses dernières banderilles, pour réaliser ce qu\’il n\’a encore jamais pu accomplir. Déposer le ballon en Terre Sainte anglaise, derrière la ligne d\’essai. Twickenham est le seul stade au monde qui lui résiste encore.
Ils sont donc tous là. Ils attendent, sous les poteaux.
Obscur guerrier mineur de fond, grognard chef de meute ou artiste félin épris de courses folles. Mais ils ne sont pas seuls. Leur vieille garde est avec eux. Ne laissez jamais un camarade seul dans un traquenard, restez groupés !
Comme pour les glorieuses batailles menées tous ensemble. Comme quatre ans plus tôt à Sydney ou ici même dans le temple du rugby anglais. Comme il y a près de cinq ans, à Nantes, contre la horde Black.
Une fois encore ils sont là. Sella, Mesnel, Cambé mais aussi Lafond, qui a choisi l\’exil sur l\’aile, trop longtemps dans l\’ombre de la référence Blanco. Les vieux, pas encore tout à fait finis, mais dont bien des combats sont déjà dans les archives.
Autour d\’eux se retrouvent aussi les jeunes pousses, novices dans l\’enfer de Twickenham, et que sont alors Cabannes, Saint-André, Roumat ou Benazzi. Des futurs grands, encore un peu tendres, prêts à tout pour offrir à leurs aînés un dernier tour d\’honneur. Mais tout n\’est pas assez ici.
Après seulement dix minutes de jeu, les Avants de la République étouffent déjà. Ils subissent. Cèdent. Rompent presque. A cause de ce bourreau qu\’est le pack anglais, monstre blanc provoquant les fautes pour offrir, tel un sacrifice humain, les pénalités à son artificier, anglais jusqu\’au bout des crampons. Offrande de mort pour un nouveau Chelem, récompense promise au vainqueur de la bataille. Mais la victoire semble déjà avoir choisi son camp. Personne n\’a encore réussi à envahir le Royaume. Ce soir, l\’Union Jack flottera toujours au dessus de Big Ben !
Nouvelle pénalité pour Sa Majesté. Messieurs, tirez les premiers !
La sentence prête à être exécutée, le ballon attend sur le sol, dans la noirceur du ciel londonien. Même le soleil s\’est caché. Si loin de Marcel-Michelin, d\’Aguilera, d\’Armandie ou des Septs-Deniers, où il est le spectateur privilégié, et heureux, des délires de cette balle capricieuse, qui virevolte, danse et s\’amuse dans ce pays où l\’on chante le rugby.
Le soleil ne veut pas voir la mise à mort des Coqs, préférant même laisser la place à une pluie fine, insistante, démoralisante. Elle vous sape le moral autant que les bourrasques des Avants de la Reine. Une pluie de larmes pour montrer qu\’on ne vient pas jouer en terre anglaise. On vient perdre.
Le ballon prend son envol dans ce ciel morne d\’un samedi de pendaison.
Oh temps, suspends ton vol !
L\’ovale monte et redescend, bien trop lent par rapport à ce qu\’il devrait en être. Le temps ralentit pour se transformer en une minute d\’éternité.
Il échoue à côté des poteaux, mais surtout dans les bras de \ »Berbiz\ ».
Les secondes deviennent des minutes tandis qu\’un murmure commence à réveiller les corps refroidis des travées anglaises.
Le temps change. Alors que le ciel est toujours gris, le soleil est déjà sur la pelouse. Avec les Coqs, qui se mettent à chanter pour réveiller la Nation. Soleil précurseur de vie. Murmure annonciateur d\’un moment d\’Histoire.
Berbizier regarde à gauche. Blanco est là. Il ne pouvait qu\’être là. Et il crie, hurle, appelle, pendant ces dixièmes de seconde qui paraissent des heures. Il veut le ballon. S\’il ne peut franchir la ligne ennemie dans un sens, il peut au moins le faire dans l\’autre pour montrer à cet œuf de plastique la marche à suivre. Et lui prouver aussi qu\’il fait plus chaud dans les mains des Bleus qu\’au fond du pack anglais où on lui empêche de voir le jour.
Mais Berbizier peut encore renoncer.
Non. Il passe le ballon. En route pour l\’histoire.
Si nous mourons, mourons debout. Debout et heureux !
Aux Armes, citoyens !
Au moment où l\’arrière du XV de France reçoit la balle, tous, joueurs comme spectateurs sont traversés par un esprit de pure folie, un souffle de rugby. Souffle qui les berce encore aujourd\’hui.
Entre l\’offrande de Blanco, se sacrifiant pour faire venir sur lui les sécateurs saxons, la passe sur un pas de Lafond, l\’intelligence de Sella dans sa course rythmée comme un ballet, et la lucidité de Cambé, conscient que pour utiliser son pied il faut jouer avec sa tête, le ballon reprend vie, sourit et s\’épanouit. Bourré de coups et malmené par les forçats de l\’Empire, il est, pendant cette minute qu\’il ne veut jamais voir finir, traité avec délicatesse, doigté et comme le plus doux des velours.
Passant de mains en mains, il fait se lever la Nation toute entière.
Il s\’accorde même une folie dans la folie, facétie suprême devant l\’exécuteur de la Couronne, Hodgkinson himself, le singeant au-dessus de la tête grâce au petit coup de patte de Cambé. Il finit alors son rêve devant l\’en-but, ramassé tendrement tel le Graal par Saint-André et déposé symboliquement dans cet Eden retrouvé, terre promise derrière la ligne anglaise, plus de cent mètres après le départ de sa course effrénée.
Véritable passage de témoin entre les vieux soldats, qui font se lever Twickenham et taire la pluie, et la nouvelle génération qui se permet de baisser le rideau de la représentation. Message transmis par les Anciens aux Nouveaux, mais aussi au monde entier de l\’Ovalie, héritage suprême, proclamant la marche à suivre :
« Jouez, Messieurs. Jouez et faites-vous plaisir. Que le Jeu tue l\’enjeu. Que ce soit avec un Coq sur la poitrine, pour un club des Pyrénées, d\’Auvergne ou de Bretagne ! Faites lever les foules et amusez-vous ! »
Une minute d\’éternité, acclamée comme il se doit par tous les amoureux du ballon ovale, anglais ou français, abasourdis encore par ce moment épique.
Comme le XV de la Rose lui même, réduit au rôle de pantin désarticulé, devant la sarabande des hommes frappés du Coq.
Sonné, mais pas tombé, il continuera son travail de maçon. Pour construire sa victoire, brique après brique, pénalité après pénalité. Mais bien triste est le travail de maçonnerie quand on a aperçu la beauté d\’un lever de soleil.
Les Français échoueront à deux points, après deux autres essais, dont l\’un également grandiose, mais presque fade après cette minute d\’anthologie sur laquelle, pour beaucoup, s\’est achevée la rencontre.
Les Français sortent défaits. Mais ce sont eux les vainqueurs.
Ce sont eux que les petits regardent avec envie, tentant dans les cours de récréation ou les entraînements du mercredi, de reproduire leurs courses virevoltantes.
Ce sont eux, les Français, qui n\’ont pas oublié l\’essentiel : « Le rugby reste avant tout un jeu. Donc jouons. Jouez ! Encore et toujours. »
A la fin de la lecture, le gentleman verse une larme lui aussi.
« Je crois bien qu\’aujourd\’hui, je suis irlandais. Mais, hélas, presque anglais.
– Depuis ce jour, explique Lucien, le Petit traîne le même bout de papier dans son sac de sport. Il lit ces quelques lignes cinq minutes avant le coup d\’envoi. Pour ne pas oublier. C\’est après cela qu\’il a lancé son concours d\’innovation. Pour garder un esprit imprévisible sur le terrain. Un esprit que même les plus gros contrats ne pourront jamais acheter. Une âme encore présente chez tous les Petits de France.»
Dans les vestiaires, Max repose délicatement le vieux papier journal au fond de son sac. Il l\’a relu tranquillement repensant à chaque émotion éprouvée ce jour-là. Il n\’oubliera jamais.
Par respect pour le petit admiratif qui, certainement, sera dans les tribunes aujourd\’hui.
Plus que deux minutes.
Les joueurs enfilent le maillot. Ils se regroupent. Se serrent. Se regardent dans les yeux. Les gorges se nouent. La sueur perle sur les tempes. Le capitaine, au milieu de tous, rameute une dernière fois ses troupes.
\ »Tous ensemble les gars, tous ensemble.\ »
L\’arbitre toque à la porte. Le combat va commencer. Les crampons résonnent sur la faïence du vestiaire alors que l\’odeur de camphre sature les narines de travers.
En route.
Au bar des supporters, les petits vieux ont la gorge nouée. Plus que quelques minutes. Chacun est perdu dans un mutisme émouvant.
« J\’ai trouvé ! crie Amédée dans la salle du bar.
– De quoi ?, demande Lucien, surpris.
– Ce qu\’il va nous faire aujourd\’hui. C\’est un grand match. Une grande occasion. Il va nous exécuter la facétie suprême. Ressortir chaque fantaisie inventée au fil des années ! Il va le faire. J\’en suis persuadé !»
Max est avec les siens, dans le couloir menant au terrain. Une lumière au bout de l\’obscurité.
Sont également à ses côtés Amédée, Lucien et le gros Paul. Mais aussi \ »la Biscotte\ », P\’tit Loup, Christophe et tous les autres. Ils joueront avec lui aujourd\’hui. Il le sait.
Il trépigne et fait quelques derniers étirements dans le couloir. Une chaussette tirée jusqu\’au genou, une autre tombant sur la cheville.
Il entend déjà les chants des supporters et la mélodie des bandas.
C\’est l\’heure. Ils avancent. Lentement.
Tous ensemble.
Au bar des supporters, Roger allume la télé. Les petits vieux, la larme à l\’œil, déjà sur le terrain, se lèvent et enlèvent leur casquette pour un ultime soutien.
80.000 supporters acclament l\’entrée des deux équipes.
Stade de France. Finale de la Coupe du Monde.
Allez les Petits…