Ceci est l’histoire d’une interrogation écrite.
Vous savez bien, avec les petites décharges d’adrénaline lorsque le professeur annonce à tous « Prenez une feuille. » Panique légitime agrémentée des légitimes regrets « Si j’avais su, j’aurais pas joué à la console. » et des évidentes inquiétudes « Zut, c’était quoi déjà la leçon ? »
Exactement le genre d’épreuve où, cinq minutes avant la terrible sonnerie fatale, le stylo plume tombe en panne sèche alors que la trousse ne contient absolument aucune, mais alors aucune, cartouche de secours.
Le style de devoir commençant par des grognements acerbes contre le tyrannique professeur et finissant inéluctablement par une envie incroyable de filer aux cabinets pour évacuer le stress engendré par une heure de tension intense.
Le type classique d’examen dont le sujet est si tarabiscoté et incompréhensible qu’il tient sur plusieurs pages.
Sauf que là, le problème ne comptait pas plus de sept basiques et essentiels petits mots. Ce qui ne signifie pas pour autant que le résoudre était chose aisée. Cette interrogation à laquelle chacun a été un jour confronté a déjà engendré des centaines de plus ou moins sérieuses réponses de la part des plus grands hommes de la planète mais aussi des plus modestes. Mais cela n’a nullement permis une parfaite résolution du problème. En somme, le défi était bel et bien sans solution.
Il faut noter également que les contestations classiques des opprimés élèves furent beaucoup plus fortes et marquées au moment de quitter la salle de cours qu’à l’instant où ils apprirent qu’ils devaient affronter leur terrible page blanche. La faute évidemment au drôle de professeur, l’incorrigible Arthur Vaniek, à l’origine de toute cette histoire. C’est bien connu, c’est toujours la faute des professeurs.
Avant toute chose, il est primordial de présenter ce drôle d’énergumène. En apparence, le professeur était somme toute normal. Le cheveu toujours ébouriffé d’après sa mère, les yeux gris-bleus selon le sens du vent, pas très grand mais absolument pas petit selon le mètre-étalon, un léger embonpoint sympathique d’après les critères féminins et des vieilles affaires typique du trentenaire qui n’a pas renouvelé sa garde robe depuis les bancs de la fac d’après l’usure et les couleurs passées de ses cols de chemise.
En apparence donc, le bon Arthur était un homme comme tous les autres. Sauf que non. Ce drôle de personnage n’aimait pas les biscuits au chocolat trop mous – ce qui l’amenait à ingurgiter l’intégralité des paquets ouverts au goûter, adorait ouvrir les yeux avant la terrifiante sonnerie du réveil, ne supportait pas les livres cornés et s’extasiait en humant les senteurs du savon à la lavande. Pour lui, une télé était à la fois une boite vide inutile et le meilleur moyen de rire devant des séries parfaitement ficelées, une voiture un simple moyen de locomotion et un téléphone le parfait outil pour prendre des nouvelles de ce qui importait à ses yeux plus que tout au monde : son petit Hugo, réplique miniature que lui avait offerte trois mois plus tôt Luce, sa douce, adorable et complice moitié.
Voilà, en quelques lignes succinctes, un portrait imparfait du drôle de professeur que la majorité des élèves appelaient Monsieur César, en hommage à ses initiales mais aussi au fameux dicton que lançaient au grand Jules les Gladiateurs avant de s’affronter. Ce qui n’empêchait pas l’étrange Arthur d’être l’enseignant le plus apprécié de toute la cours de récré, où les paris les plus divers couraient sur son dos, à commencer par une autre énigmatique question : « Mais où va-t-il chercher tout ça ? » La réponse était pourtant simple : partout. Dans une recette de cuisine, grâce à un film d’animation ou à l’écoute d’une œuvre classique. En l’occurrence, l’idée étrange de cette drôle d’interrogation lui était venue au cours d’une incroyable et parfaite nuit blanche, entre 3h42 et 3h57.
La faute à une réflexion entendue au court de ce qu’il est coutume d’appeler un dîner entre amis. Le style de repas où on rencontre tout sauf de réels amis et où l’on croise inévitablement la route d’un escogriffe victime d’une intolérable « erreur d’aiguillage ». Le genre d’invité adepte des grandes théories universelles, incontournable et royal enfonceur de portes ouvertes ayant solution à tout et ne manquant pas de le faire comprendre à toute l’assistance. Ce que ne manqua pas de faire le bougre en question qui fit ingurgiter à l’assemblée un indigeste menu. En entrée « Contre ou contre le président« , en plat principal « Les patrons sont tous des vilains » et en dessert, l’apothéose, LA question qui amènent toujours les plus excessifs à de morbides conclusions « Mais où va le monde ? »
Professionnel du mécontentement, fan des manifestations le poing levé et adepte du tous-ensemble-on-est-bien-au-chaud-pour-crier-contre-les-vilains-pas-gentils, le zigoto avait bel et bien occupé toute la scène jusqu’à l’arrivée des profiteroles au chocolat sur lesquelles il ne manqua pas de se ruer sans penser à ses acolytes de tablée, illustrant à merveille ses propos sur l’art du partage et de la solidarité pour tous. La bouche gavée du malotru permit tout de même de profiter d’un court moment de détente. Accalmie dont profita le calme Arthur pour se ressourcer et vérifier que son cher bambin se reposait profondément. Attitude légitime qui avait provoqué la sentence fatale de l’animateur des débats: « Je me demande comment on peut faire des enfants quand on voit dans quel état est le monde actuel. »
Le professeur Arthur prit instantanément sous le bras couches, biberons, landau, bébé et compagne pour quitter les lieux sans prononcer le moindre mot. Enfin presque. Au moment de fermer la porte du vestibule, le cher Arthur glissa avec délicatesse à sa tendre moitié :
– Tu vois ma chérie, c’est pour cette raison qu’on croise chaque jour tant de cons. Pour qu’un tel crétin puisse passer inaperçu.
De retour dans son cher vrai foyer, l’enseignant avait délicatement calé son petit au fond de son berceau puis embrassé et bercé sa douce afin qu’elle s’endorme apaisée. Arthur Vaniek ne ferma pas l’œil de la nuit et arriva déterminé à l’heure de l’ouverture de la classe. Il le savait pertinemment : son interrogation surprise ferait couler beaucoup d’encre sur les copies, dans la cours de récré mais aussi via le téléphone qui ne manquerait pas de sonner chez le directeur lassé. Peu lui importait. Il voulait, comme toujours, savoir.
« Les enfants, prenez une feuille ! »
Demander de se préparer pour une interrogation provoque toujours son lot de surprises et de réflexions dignes d’un condamné à mort prêt à tout pour repousser le moment fatidique :
– M’sieur, m’sieur, on peut pas la faire demain ? On a déjà trois interrogations aujourd’hui !
– Et promis on aura appris notre leçon, M’sieur.
– Juré Msieur, on fera pas de bruit aujourd’hui !
Sans oublier les tentatives de fuite :
– M’sieur, s’il vous plaît, je peux aller à l’infirmerie, j’ai mal au ventre depuis ce matin. Marjorie peut m’accompagner, on a pas le droit de circuler tout seul dans les couloirs ?
– Moi je peux aller voir M’sieur Rinflard, faut que je lui rende le papier signé pour la visite du musée de la cuisine afro-italienne qu’on va faire la semaine prochaine ? Je devais le rendre hier mais j’ai oublié. Justin peut m’accompagner M’sieur ?
Suivies inéluctablement des classiques originalités pour émousser le couperet fatal :
– M’sieur, c’est sur 10, pas sur 20, hein M’sieur ?
– Et vous avez promis M’sieur, ce sera pas un gros coef cette fois ?
– Ça compte pas dans la moyenne quand même M’sieur ?
Ponctuées par quelques légitimes banalités d’usage afin d’apaiser la douleur de l’instant cruel :
– M’sieur, c’est dur ou pas ?
– Plus difficile que la dernière fois ou pas M’sieur ?
– On a combien de temps M’sieur ? Une heure ?
Se terminant fatalement par les préparatifs de dernière minute :
– M’sieur, je peux faire une grande marge ?
– M’sieur, faut mettre notre nom sur la copie ?
– M’sieur, la date aussi ?
– M’sieur, on doit prendre le stylo plume ou bien je peux le faire avec un feutre ? J’ai oublié ma trousse.
– M’sieur, M’sieur, on a droit à la calculette ?
Une fois les noms, prénoms et dates bien notés, sauf sur la copie de Johan toujours aussi distrait, une tension palpable emplit la salle entière. Le sujet allait enfin tomber et les neurones commencer à s’agiter.
– Alors, aujourd’hui, ce sera une interrogation un peu particulière. Je vous demande de faire une rédaction dont le …
– Quoi M’sieur ? Vraiment ? Mais on n’a jamais fait de rédaction.
– M’sieur, M’sieur, faut remplir combien de copies doubles ?
– M’sieur, vous enlevez des points pour les fautes d’orthographe ?
– Notez sur votre copie l’intitulé exact du …
– Quoi M’sieur ? On n’a même pas de sujet imprimé ?
– Pas la peine aujourd’hui Barnabé. Notez sur votre copie…
– Mais comment je vais le montrer à ma mère ?
– Je pense que tu arriveras parfaitement à t’en rappeler. Je reprends. Notez sur votre copie le sujet…
La nervosité redoublait dans la petite salle de cours. Les élèves s’échangeaient de furtifs regards de réconfort ou baissaient les yeux en attendant un improbable miracle.
– … du devoir : « Que feriez-vous pour changer le monde ? »
Le silence qui suivit l’annonce résonna longtemps entre les murs de la salle. Puis fut légèrement troublé par le grattement caractéristique de plumes surexcitées sur des feuilles encore vierges pour quelques minutes à peine. Ondes sérieuses et appliquées interrompues rapidement par une nouvelle intervention :
– M’sieur, vous avez toujours pas dit. On a combien de temps ?
Arthur Vaniek sourit légèrement avant de répondre à l’élève angoissée :
– Vous avez tout le temps que vous voulez.
Le professeur ne pouvait s’empêcher de s’extasier à chaque fois qu’il avait face à lui une classe entière de petits monstres concentrés sur un devoir de sa conception. Il connaissait par cœur chacun des enfants face à lui. Chaque caractère, chaque manière de penser, chaque façon de s’exprimer. Il pourrait presque parier sur le contenu précis de chaque copie. Curieux, il s’amusait à passer entre les rangs pour découvrir quelques phrases aperçues par-dessus les frêles épaules des écoliers en plein effort.
Au deuxième rang, Mathilde voyait toujours le monde à travers un filtre rose :
« Alors pour changer le monde, c’est très simple. Il faut offrir des peluches à tous les enfants du monde, et dire aux parents de bien s’occuper des petits dans le monde entier, comme ça quand ils grandiront ils seront pas méchants et … »
Tout comme Audrey, sa voisine, meilleure amie et éternelle associée d’interrogation surprise :
« … comme ça, il n’y aura plus de guerre, parce que la guerre c’est pas bien, ça fait du mal aux gens. C’est pour ça que les peluches ça fait du bonheur dans le cœur de tout le monde dans le monde entier. »
Dans la troisième rangée, la lutte était beaucoup plus internationale sous la plume de Joseph, fils de syndicaliste, petit-fils et arrière petit-fils de cheminot, qui s’excitait, le poing fermé, sur sa feuille double :
« Parce qu’il faut quand même pas oublier que les patrons, c’est eux qui décident et ils ont tous les sous à la banque. Mais c’est pas bien, parce qu’ils exploitent les ouvriers qui travaillent pour eux pendant qu’ils attendent sans rien faire. Alors faut prendre l’argent aux banques du monde entier et le distribuer à tous ceux qui en ont pas. Sauf aux patrons parce que si on leur en laisse… »
Kevin, toujours dans la lune, optait plutôt pour une solution légèrement plus céleste :
« Faut fabriquer plein de fusées et dedans faut mettre les criminels qui font du mal partout. On leur installe des maisons sur la Lune, ou peut-être sur Mars, et comme ça ils se feront du mal entre eux. »
Ludivine, responsable et appliquée, préférait rester naturelle :
« … On n’aura plus d’oxygène. C’est pour ça qu’il faut décider de protéger et sauver les arbres, sinon la Terre elle va pas s’en sortir et nous non plus. »
Les minutes passaient et les élèves entraient dans la phase de doute. Après s’être précipités pour ne pas perdre la moindre seconde du temps imparti, ils reprenaient leur souffle et se demandaient si les idées avancées tenaient la route. Les yeux méditaient sur le plafond, les stylos étaient mâchouillés et les montres étaient observées avec attention. Après une pause méritée, les plumes reprirent leur course folle et, après s’être rappelé que Monsieur César aimait l’originalité, les idées biscornues commençaient à émerger.
Adrien choisissait ainsi, à sa manière, de lutter contre la grisaille :
« Je prendrais aussi plein de ballons de plein de couleurs. Avec les copains on les gonflerait et on les lâcherait dans le ciel. Mais quand je dis plein de ballons, c’est tout plein de ballons. Comme ça il y aura plein de couleur partout, et même si ça ne sert pas à grand-chose, au moins on pourrait sourire un peu plus qu’à l’école. »
Manon, rebelle, tentait l’affrontement direct :
« Moi je demanderai aux professeurs de faire nos interrogations écrites, parce que des fois c’est vraiment trop dur et je suis pas sûr qu’ils connaissent les réponses. »
L’inquiétude était là encore censée. Arthur Vaniek avait d’ailleurs bien conscience que certains collègues, beaucoup de parents d’élèves ou même le directeur de l’établissement soulèveraient ce fâcheux problème. Mais avant de savoir ce que l’enseignant avait en tête, on peut s’amuser tout d’abord à proposer ce dilemme à chacun.
Vous là, qui êtes planté devant votre écran d’ordinateur depuis de trop longues minutes, vous demandant où tout cela allait mener, prenez donc une feuille, un stylo et tâchez de prendre la place de ces enfants avec en tête cette simple question. Que feriez-vous pour changer tout ça ? Essayez juste de répondre sincèrement et honnêtement. Vous avez une heure.
Il ne restait que quelques minutes. Le bon Arthur commençait lui-même à s’inquiéter sur la prochaine étape qu’il réservait à ces jeunes enfants. Il avait réfléchi toute la nuit et était bel et bien déterminé. Cependant, un léger doute lui tiraillait les entrailles. Il savait bien que beaucoup de copies ne comporteraient que des banalités de pré-adolescents ou des remèdes extraits des tirades parentales. Mais là n’était pas l’essentiel. Arthur Vaniek espérait simplement pouvoir découvrir au milieu de tous les devoirs rendus la simple phrase qu’il attendait. Une infime idée qui justifierait à elle seule le final qu’il avait patiemment concocté.
Mais vous, trouverez-vous cette idée ?
L’heure impartie touchant à sa fin, les dernières idées étaient lâchées sur la copie sans même être passées au crible de la critique. Quentin se divertissait en « rendant le rire obligatoire et le cinéma gratuit », Sabrina résolvait littéralement le problème en « supprimant l’école » alors que Florian se délectait en s’imaginant « le BigMac à un euro » et Charlène prenait la main du monde entier en décidant de « devenir ami facebook avec tous les connectés de la planète ».
Quant à vous, quelle option est la vôtre ?
Plusieurs élèves avaient déjà posé les stylos et s’impatientaient. Ils désiraient à tout prix rendre leur copie et, dès la porte de la salle franchie, échanger avec leurs camarades pour comparer les différents devoirs et juger lequel semblait le plus réussi.
De votre côté, les idées que vous couchez sur le papier sont-elles également cohérentes ?
Le petit Antonin, tranquillement posé au premier rang, avait souri en entendant le sujet proposé. Il avait attendu plusieurs minutes avant d’ouvrir sa trousse. Il n’était pas du genre à se précipiter. Comme souvent avant un devoir surveillé, il passait les premières minutes à penser à ses parents, à ce qu’il avait fait la veille ou encore au dernier livre qu’il avait lu. Et, naturellement, une simple et basique idée lui était venue. Il avait ouvert sa copie et s’était logiquement laissé porter : « Pour changer le monde, je crois bien que le plus difficile mais le plus important serait de commencer par ranger ma chambre. Ensuite… »
Et vous, que feriez-vous ?
« Il vous reste deux minutes. N’oubliez pas votre nom sur la copie. N’est-ce pas Johan ? »
L’élève incriminé releva un œil distrait mais ne pensa pas pour autant à réparer l’oubli manifeste de sa copie. La plupart de ses camarades se précipitaient pour noter une dernière proposition ou essayer de corriger les trop nombreuses fautes d’orthographe.
Et vous, avez-vous bien pensé à tout noter ?
L’heure fatidique était enfin arrivée. Il fallait pour les enfants rendre leur devoir. Et pour le professeur procéder au coup de grâce. Arthur Vaniek arpenta les rangs pour récupérer les nombreuses copies puis se cala derrière son bureau en regardant longuement la salle face à lui.
« Pour le prochain cours, vous tâcherez de résoudre les exercices que vous avez oublié de faire pour aujourd’hui, à savoir les numéros 2 et 9 page 81 du livre de cours. Vous pouvez y aller, à demain. »
Bien que la sonnerie n’ait pas encore sonné, les élèves se levèrent rapidement et se précipitèrent vers la porte libératrice. Leur course salvatrice fut subitement interrompue par la folie imprévisible de leur professeur. Médusés, les enfants restaient bouche bée face à lui, ne parvenant pas à émettre le moindre son.
Arthur Vaniek venait de déchirer l’ensemble des copies et les avait jetées à la poubelle. Manon, toujours perplexe, parvint finalement à exprimer son désarroi.
– Mais Monsieur, qu’est-ce que… qu’est-ce que vous faites ?
– Barnabé, peux-tu rappeler à ta camarade quel était le sujet du devoir ?
– Euh… il fallait… euh… on devait dire ce qu’il faut faire pour changer le monde.
Le professeur regarda les élèves avec tout le calme et la résolution qu’il pouvait leur transmettre. Il respira profondément, sachant que dans quelques minutes toute l’école serait au courant de cette dernière fantaisie. Il connaissait bien entendu toutes les conséquences qui en résulteraient, avec notamment des parents en colère et un directeur survolté. Mais ne pas procéder ainsi aurait fait perdre tout l’intérêt de cette drôle d’interrogation écrite. Dont l’histoire débutait à peine. Il révéla finalement aux élèves la phrase qu’il avait méditée toute la nuit entière :
– Alors ? Qu’attendez-vous pour le faire ?