En Cage…

Taisez-vous !
On est où là ? Et il fait noir en plus. Mais taisez-vous bon sang. Y en a marre à la fin.
Et pourquoi on voit rien ? C’est quoi ce bruit ? Arrêtez-vous deux minutes, on s’entend plus ! On bouge là, non ? On va où ? Pourquoi on est enfermé ? Pourquoi il y a des barreaux ? J’ai faim. J’ai chaud. J’aime pas être enfermé. Et d’ailleurs, pourquoi on est enfermé ?
Pourquoi JE suis enfermé ?
J’ai rien fait moi ! J’étais tranquille et l’autre, avec ses gros bras, il m’a attrapé sans me demander mon avis et hop en voiture Simone. Et je m’appelle pas Simone en plus. Je m’appelle comment d’ailleurs ? Oh, toi le voisin qui arrête pas de crier comme les autres, tu sais comment je m’appelle ? Et t’es qui toi ? On s’est déjà vu non ? Tu me ressembles je trouve. On va où ? Tu le sais toi ? Je veux pas rester enfermé. J’ai peur. J’ai faim. J’ai la tête qui me gratte et j’peux même pas bouger.
Oh arrêter de hurler, on s’entend plus ! J’veux dormir.

Oh, écoutez, écoutez ! On s’arrête. Taisez-vous bon sang ! C’est quoi ce bruit. Y a une lumière. Regardez, regardez, la porte s’ouvre. On vient nous libérer après cette terrible méprise. Mais oui, j’ai rien fait moi. Oh, non pas lui. C’est l’autre avec ses gros bras. Oui, c’est ça, attrapez les, eux ! J’ai rien fait moi. Enfermez-les, ils sont frappa-dingues, ils n’arrêtent pas de hurler comme des bécasses. Allez, ouste les abrutis, de l’air !
Mais qu’est-ce qu’il me veut lui encore avec ses biceps à vous réduire en bouillie ? Non, pas moi. Lâchez-moi. J’ai rien fait. Rien je vous dit. Aïe, ça fait mal bon sang. Lâchez-moi. Oh, non, vous allez pas me séquestrer avec eux. Sont dingues j’vous dis.

Mais c’est quoi cette cellule pour lilliputien ? Y a pas de place. Forcez pas comme ça, je rentre pas. Poussez pas j’vous dis. Aïeuhhhhh ! Ah si ça rentre. Mais y a pas de place. Sortez-moi de là, j’ai rien fait. Ça fait mal. Je peux pas bouger. C’est pas une prison, c’est une cage ! Et d’ailleurs, j’ai rien à faire en cage, moi ! Encore moins en prison. Suis innocent moi.
Oh les autres taisez-vous deux minutes. Stop !

Voilà, le jour se lève, les autres ont piaillé toute la nuit, y a des courants d’air, ça pue, c’est humide, y a rien à becqueter et je me demande toujours ce que je fais là, dans cette cage trop minuscule où on ne peut même pas bouger. Et en plus, j’ai soif. Mais j’ai rien fait moi. J’veux partir.

J’ai faim. J’ai faim. J’ai faim. Et j’ai pas de place.
Et les autres, soit ils cancanent comme jamais, soit ils ne bougent pas. Mais vous avez appris qu’à faire du bruit ou quoi ? Ah le voilà lui et ses gros bras. Ah il fait le malin alors qu’on ne peut même pas bouger. Et … Et mais il fait quoi lui. Mais lâchez-moi. Lâchez moi le cou ça fait mal. C’est quoi ce tuyau. Qu’est-ce que vous faites avec ce tuyau. Au secours, au sec… …e …eu …us …a…é. En…e…ez… oi… e… u…au… Crrrrrrppppeuuuuuu.
Pouah. Mais ça va pas non ! Il m’a foutu un bout de plastique dans le gosier. Il est secoué ce maton ! Et personne ne dit rien. Et mes droits ? J’ai des droits moi ! J’ai rien fait d’ailleurs. Un jugement ! J’ai droit à un jugement, non ? Un avocat ! Je veux mon avocat. Et toi le voisin. T’as un avocat toi le voisin ? Pourquoi tu réponds pas. Oh ! Zut. Toi non plus tu peux pas causer pour l’instant avec ce que t’as dans la bouche. Ah ça y est c’est fini. Alors le voisin, tu dis rien. Eh… oh ! Le voisin ! Réponds. Mais il dit rien. Il est… mort ! Oh ! Les biceps ! Regardez ce que vous avez fait. Il s’en fout l’autre, il le laisse pourrir sur place. C’est quoi ce truc !
Je suis où bon sang ?

Ah quand même, c’est pas trop tôt. L’autre macchabée commençait à empester sévère. Avec tout ça, j’ai moins faim moi. Comme un poids sur l’estomac. Bon me voilà encore tout seul. Le voisin de gauche en route pour un trou sous terre, et l’autre de droite en train de piailler comme pas deux.
Tais-toi deux minutes microbe, on va te le ramener ton ‘coin’. Ils veulent tous leur ‘coin’ et personne pour voir qu’on va tous y passer.

Ça pue et y a pas d’air en plus. J’étais quand même mieux avant. J’avais mon laquais qui s’occupait de moi. J’étais tranquille à la campagne. Et me v’là maintenant là, ici. Enfermé. Encagé. Torturé. Et j’ai mal au ventre en plus ! Je vais m’échapper. Y a que ça à faire. Une évasion. Mon évasion.

Bon, la porte reste ouverte toute la journée. Mais pas la nuit. Fermée la nuit. Pas d’bol. Tant pis. J’agirai en plein jour. A part ça, elle n’est pas trop loin la porte. Le problème, ce sont ces foutus barreaux. Pas moyen de bouger en plus. Et on sort jamais. Peux même pas trouver un outil ou un complice pour me trouver un tuyau. Ah non, pas lui. C’est pas ce tuyau là que je veux. …a…ez… oi…en…a…e…a…a…in… Pouaaaaahhhhhhh !
Et toi le costaud, profites-en encore un peu. Tu vas moins rigoler dans ta moustache quand je serais plus là. Non mais c’est vrai. Vous avez vu vous autres comme il se la joue super surveillant et même pas capable de bosser correctement ? Il vient le matin avec son instrument de torture, ça oui. Mais après, plus rien. Jusqu’au soir. Encore avec ses engins. Tant mieux, tant mieux. On le voit jamais. Il ne me verra pas décamper. Ah, j’me marre à l’avance.

Merde. Suis coincé. J’ai réussi à bouger un peu. Je me suis tourné dans ma cellule. Et maintenant c’est pire. J’ai plus de place pour poser ma tête sans me tordre le cou. Et l’autre qui va arriver. Et mon ventre qui me fait mal. Ils doivent m’empoisonner avec je sais pas quoi. C’est atroce.

Aïe… ça y est. Msieur Biceps est arrivé. Mais doucement un peu, on se croirait être du bétail. Aïe. Et ça y est. C’est pire. Il a rien dit. Il m’a juste remis dans le bon sens. Pas un mot. Pas un reproche. Le petit sourire radieux, et hop c’est reparti pour le supplice du tuyau. M’en fous, j’recommencerais.

Quatre fois. J’ai essayé quatre fois, et à chaque fois je n’ai réussi qu’une chose. Me tourner dans ce foutu endroit confiné et me coincer un muscle. Et l’autre qui recommence encore et encore. J’ai mal au ventre. Faut que j’essaie encore. Un… deux… une petite torsion par là, trois…quatre… aïe. Suis encore coincé. Faut que je passe en force. A trois je pousse. Un, deux, trois… Ça a fait crac. J’ai entendu un crac. Je suis plus compressé. Ça s’ouvre. J’suis libre ! Je peux partir. Je… Merde, c’est haut en plus. Faut que je saute.

Bon, je fais quoi moi maintenant ? Je saute, je saute pas, je saute… C’est haut quand même. Et je vais faire quoi dehors. Il y a quoi d’ailleurs derrière cette porte ? L’autre qui m’attend avec son tuyau. Et vous qui n’arrêtez pas de crier, hurler, geindre sans cesse. Ça ne vous inquiète pas vous d’être coincés ainsi ? En guise de nourriture, on vous force à avaler des saloperies indigestes, vous grossissez à vue d’oeil, vous êtes coincés dans une cage trop petite, et vous continuez toujours à crier. Juste pour dire que vous êtes là. C’est pour ça que je vais partir. C’est pour ça. Pour vous montrer que j’ai raison. Pour vous montrer qu’on peut exister ailleurs que dans cette cage. C’est à nous de décider où on veut aller. A nous de trouver pourquoi on est là. Je ne sais pas ce qui vous attend. Et je ne veux pas le savoir. Je m’en vais.

J’ai sauté. J’ai presque eu l’impression de voler quand j’ai essayé de bouger mes épaules. J’ai pas réussi. Trop fatigué pour mouvoir le moindre muscle. Mais je vais courir quand même. Je vais m’échapper. La porte est ouverte. Il y a du soleil dehors. C’est tout proche. J’y vais. Je fonce. Hurlez tant que vous le voulez, vous là-haut. Mais pour moi il y a juste une porte à passer. Et plein de bonheurs à découvrir dehors. Je vais juste jeter un coup d’oeil pour voir s’il ne m’attend pas avec son tuyau. A trois, je regarde.
Un, deux, trois…

J’y étais presque. Il n’y avait personne dehors. Alors j’ai couru. Encore et encore. Mon ventre me faisait mal, il était trop lourd. Je n’allais pas vite. Et ce foutu molosse à commencer à me poursuivre. Avec ces crocs aiguisés, et ses babines retroussées. Ils ont des chiens de garde. On doit être importants pour eux. J’ai essayé de décamper encore plus vite. Mais les jappements du cerbère ont dû réveiller le vilain au tuyau. Il est sorti de sa cahute. Il a crié sur le chien. Qui s’est arrêté tout prêt de moi sans me mordre. J’ai eu peur. Je ne pouvais plus bouger. L’autre est arrivé, m’a soulevé de terre avec ses gros bras et m’a remis en cage. J’en ai marre. J’en peux plus. J’y étais presque. Je vais y arriver quand même. Faut continuer, encore et toujours. Bon, je recommence. Je vais encore sortir de cette cage. A trois je pousse. Un, deux, trois… craaaac.

Je ne peux presque plus bouger, mais je suis dehors. J’ai trouvé une planque. Le chien est rentré dans sa niche. Le gros costaud l’a puni. Ha ha, bien fait pour lui. Je vais attendre la nuit avant de courir à travers champ. Je suis libre ce soir. La vie m’attend. Je vais pouvoir gambader. J’attends tranquillement dans cette cachette que le soleil se couche et je m’évade pour de bon. Je suis libre. Libre.

Oh mon Dieu. Non, nooooon ! Ils sont tous morts. Tous. Il les a exécutés. J’ai tout vu. Tout. Je ne peux plus bouger. Je ne veux pas qu’il me voit. J’ai peur. Je veux partir. J’aurais dû partir. Les derniers rayons du soleil caressaient la cîme des arbres quand le gros costaud est sorti. Il avait un tablier. Des couteaux. Et des complices avec lui. Je l’ai vu les sortir de leur cage. Je l’ai vu les pendre par les pattes. Je l’ai vu leur trancher la gorge. J’ai vu le sang couler par terre. J’ai vu ses hommes leur ouvrir le ventre. Je les ai vu leur retirer leurs entrailles. Je les ai vu prendre avec précaution leur foie gonflé. Tout ça pour du trafic. Pour du commerce. J’ai vu la vérité. J’ai vu notre vérité.

J’ai couru toute la nuit. Je cours encore. Ils ne m’auront jamais. Je suis libre. Et je raconterai tout ça aux générations futures. Je leur expliquerai ce que font les hommes. Je leur décrirai les scènes atroces. Je leur expliquerai qu’il ne faut pas avoir peur des cages.  Qu’il faut s’en échapper. Je leur dirai la vérité. Je leur donnerait l’espoir. Car je suis là. Oui, ils sauront ce que les hommes font de nous. Et ils briseront leur chaînes. J’ai enfin compris qui j’étais. Et qui je suis désormais :

Hier je n’étais que du foie gras. Mais aujourd’hui Je suis un Canard.
Et Je suis libre.

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