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Il y a une vérité incontestable connue de tous : les Filles, dites-donc, pas facile tous les jours !
Compliquées diront certains. Incompréhensibles diront d’autres. Chiantes diront tous les hommes. Et les femmes elles-mêmes.
Mais qu’est-ce à dire que ceci ? Chiantes, incompréhensibles, compliquées ? Non mais et puis quoi encore ? C’est mal dit ! Très mal dit. Et mal compris. Très très mal compris.
Car pour saisir tout cela, il ne faut pas oublier une chose : les Filles elles-mêmes ! Et tout ce qu’il y a à l’intérieur. Alors oui c’est vrai, c’est compliqué. De la mécanique magique de précision. Du travail d’artiste même. A l’intérieur, c’est comme des milliers de petits mécanismes imbriqués les uns dans les autres pour réaliser une magnifique Cathédrale-Horloge.
Chacun de ces infimes petits bouts de Damoiselle est façonné dans le plus pur et le plus fragile des cristaux. C’est tout petit, tout joli, tout fragile et surtout cela doit être bichonné comme le plus spirituel des nectars.
Et c’est là où tout se dégrade. Non pas à cause d’elles justement, mais bien à cause d’eux. Des éboueurs de rêves. Des broyeurs de lumière. Des êtres morts qui jettent un voile noir sur tout. Oh, en apparence, ils sont tout jolis et tout beaux. Ils ont des regards enjôleurs et leurs paroles semblent douces et mélodieuses.
Mais voilà, comme tous les nuisibles, ils n’ont pas l’intérieur de leur carcasse métallique de petit tambour qui bat et qui amène plein d’oxygène et d’étoiles. Ce n’est pas qu’ils n’aiment pas les étoiles, c’est juste qu’ils n’ont pas les yeux pour les voir. Tout comme ils ne voient pas les Cathédrale-Horloges en cristal.
Non, ils voient juste, au mieux, des compagnes passagères, des donzelles qu’on entend mais qu’on n’écoute pas, des bouts de femmes qui n’ont ni le droit ni la capacité de rêver. Et, au pire, ils ne voient que du gibier. Ils ont l’air vivants à l’extérieur. Mais dedans, c’est tout plein de scarabées et de venin.
Et quand ils parlent donc, ça semble tout joli et tout resplendissant. Ils pensent savoir que les Cathédrales-Horloge en cristal réagissent toujours, elles sont là pour ça, quand c’est joli et resplendissant. Elles, de leur côté, pensent, à raison, qu’elles pourront encore plus être cristallines et lumineuses.
Mais voilà, les broyeurs de lumière ne pensent qu’à eux. Quand ils disent des choses, ils ne le disent pas avec leur tête, avec leurs yeux, avec leurs mains et encore moins avec le petit cœur-tambour qu’ils n’ont pas. Non, ils utilisent juste leur bouche. Et les mots qui sortent se cognent contre leurs dents de vampire et deviennent tout aiguisés et tranchants de partout. Au début, ça ne se voit pas. Et finalement, à force de recevoir à l’intérieur de leur Cathédrale-Horloge des bouts de faux-rêves coupant partout, les Filles n’ont plus que des petits bouts de cristal fragilisés. Ces mots-couteaux sont comme des sangsues. Ils absorbent tout ce qui permet aux mécanismes de cristal de rester coller sans tomber. Un jour, il n’y a plus rien pour maintenir le tout, la belle mécanique finit par s’effondrer et se pulvérise. C’est comme un grand monticule de sable de cristal balayé par le vent.
Les broyeurs de lumière finissent par partir. Ils partent toujours. Ils ne veulent rien entendre, ils ne savent pas écouter, ils ne savent pas regarder. Ils laissent derrière eux une Cathédrale-Horloge devenue grains de cristal. Alors, comment voulez-vous qu’après ça, les Filles ne paraissent pas chiantes, compliquées, incohérentes ? A l’intérieur d’elles ca souffle de partout et il n’y a plus une seule flûte de cristal qui vibre d’un son mélodieux.
Il faut tout de même savoir que le cristal reste du cristal. Et même accumulé en tas, bercé par un souffle de vent réparateur, il est toujours vivant. Il y a toujours un petit grain de cristal qui demande à son voisin s’il ne veut pas lui donner la main. Comme ils aiment se donner la main les grains de cristal, ils le font de suite. Ils commencent à faire des rondes. Des arabesques. Des enluminures. Et, petit à petit, ils fabriquent à nouveau des petits mécanismes imbriqués les uns dans les autres. Ca peut se faire vite, mais souvent, parce que le petit cœur-tambour de la demoiselle est tout essoufflé, fatigué d’avoir tout donné, ça prend du temps.
Le destin étant aussi farceur, il arrive aussi un moment où un Magicien-Eponge voit tout au fond, oui là-bas, tout au fond des yeux de la demoiselle, la danse des grains de cristal qui ne demandent qu’à reconstruire la plus belle des Cathédrales-Horloges. Le Magicien-Eponge, il est forcément différent, sinon ce ne serait pas un Magicien-Eponge. En fait, on dit souvent de lui qu’il est frappé, comme le café. Givré aussi, comme la glace au nougat. Il a comme une sorte de fêlure dans le casque. Mais elle est importante celle-là, parce que ça lui permet de recevoir plein de plumes de savon qui ont un goût sucré. On peut croire qu’il n’a pas les pieds sur terre aussi, mais là ce ne serait pas possible. S’il mettait trop souvent ses semelles-tapis volants, il ne pourrait plus voir tout ce qu’il y a à voir au sol et qu’il faut garder vivant, comme tout ce qui danse le flamenco dans les yeux de la Cathédrale-Horloge.
Du coup, en voyant la danse des grains de cristal, qu’est-ce qu’il fait le Magicien-Eponge ? Il est aussi un peu naïf, et bête, donc il fait ce qu’il faut faire : il essaie de dire des choses jolies et resplendissantes. Forcément, ça ressemble parfaitement à ce que disait le broyeur de lumière. C’est là où c’est affreux. Il s’agit d’une incroyable méprise. Parce que ce qu’il essaie de dire est totalement différent. Il faut savoir que le Magicien-Eponge, il n’utilise pas sa bouche et ses lèvres pour dire ce qui lui berce la tête. Ca, il les utilise pour déposer des bisous-pansements qui soignent un peu, mais pas tout forcément. En fait, le Magicien-Eponge, il ne sait pas toujours bien parler. Alors il chante tout avec sa vieille carcasse-musicale. Ses mains clarinettistes, son regard-harpe, son genou-saxophone (toujours très récalcitrant et difficile à accorder mais il faut passer dessus de la crème-clef de sol), son ventre-accordéon et sa tête-violon. Evidemment, vous l’avez bien compris, ça pourrait ressembler à une drôle d’étrange cacophonie. Mais en fait, tout est parfaitement accordé parce que tout suit le rythme enflammé du petit-cœur tambour.
Forcément, le Magicien-Eponge, il aimerait bien que la Cathédrale-Horloge ne soit pas cassée. Il aimerait bien pouvoir aider. Alors il continue de dire ses mots, parce qu’il les pense pour de vrai. Oh, il sait bien que ça fait peur. Mais il faut le faire. Et puis il voudrait bien prêter son petit cœur-tambour. Il le mettrait juste à côté de celui de l’enchanteresse Cathédrale-Horloge qui est un peu fatiguée et essoufflée. Il commence ainsi juste avec un petit rythme tout tranquille. Faut prendre le temps. Mais faut le faire, c’est important. Il ne faut pas se précipiter, c’est une mélodie, chaque petite note doit arriver quand il le faut. Du coup, le rythme devient unique et là c’est sûr… les petits coeurs-tambours commencent à jouer une incomparable symphonie, les grains de cristal se prennent la main pour danser, le Magicien-Eponge se met à rigoler et finalement la Cathédrale-Horloge s’illumine comme un arc-en-ciel doré.
De l’extérieur, forcément, tous ceux qui ne comprennent rien continueront à dire qu’elle est chiante, compliquée ou incompréhensible.
Mais ça il s’en fout le Magicien-Eponge. Il trouve que justement, c’est ce qui donne un magnifique souffle vivant à tous les petits bouts de cristal qui se donnent la main et jouent une musique résonnant dans les étoiles !
Un mécanisme magique on vous dit !