Une Histoire de goûter…

Le rugby a commencé pour moi dans un pays lointain, à mille lieux des bords de la Garonne.
Là-bas, c\’était le pays des mineurs, avec l\’accent marqué aux frites cuisinées à la graisse de cheval. Avec parfois des moules. C\’était les corons, c\’était le charbon, c\’était aussi beaucoup de ballon rond. Mais c\’était aussi bien bon.
Toute l\’histoire débute au pays des bêtises, à Cambrai.
Et des bêtises, il y en a eu tout plein. Mais ceci est une autre histoire.

Commençons par le commencent donc.
Le petit Juju, évidemment pas barbu, gambade sur ses petites gambettes dodues. Pour rattraper son frérot qui lui a piqué son ballon au fond du jardin.
Les deux petits monstres s\’amusent comme des petits écureuils, tels les chenapans et surtout fripons pangolinots qu\’ils sont. Le plus jeune, c\’est moi-même, a 5 ans et quelques brouettes. Le plus vieux, mon grand frérot, n\’a que 20 mois de plus.
Super Papounet et Super Mamounette, nous demandent un jour « Dites donc les deux artistes, cela vous dirait de faire du sport à la rentrée. »
Un peu que oui mon Papounet ! Mais que choisir ? Ballon rond ou ovalie ?

Le ballon rond, que tout le monde pratique ici.
Ou le ballon ovale, qui nous berce déjà un peu pendant les après-midi d\’hiver et les matchs du tournoi des V nations. On sait aussi que le Papounet a joué dans ses jeunes années dans un club local (pour information, ledit Papounet est toujours jeune ! Et je vous ai dit que c\’était le meilleur Papounet de tous les papounets ?).
Avec le frérot, on a déjà une ou deux fois essayé de mettre ses drôles de chaussures montantes avec des clous sous la semelle trouvées dans un vieux carton.
Sérieusement, on ne sait pas encore quoi choisir. Platini ou Blanco ? Là est la question.

Or, le meilleur moyen pour s\’avoir si l\’on préfère le chocolat ou la confiture, c\’est de goûter à la fois au chocolat et à la confiture.

Donc nous voilà, fiers et pimpants, le sac bien préparé par Mamounette (super Mamounette aussi ! Vous ai-je dit que c\’était la meilleure Mamounette de toutes les mamounettes ?) à l\’entrée d\’un stade le mercredi.
La première phase commence, avec tatage de ballon rond.
Les vestaires s\’ouvrent. Il n\’y a personne pour un simple bonjour.
Les regards des gamins sont des regards étrangers. Pas un petit ne parle.
« Ben pourquoi il y a personne pour être nos copains ? »
On se croirait de retour à la cantine, là où il faut surveiller son assiette – surtout le flan du dessert.
Les adultes faisant office d\’entraineurs attendent sur le terrain tout là-bas. Il est loin le terrain. On ne sait même pas si c\’est le bon chemin.
La séance commence. Les sourires ne sont pas très marqués. Les petits courent sur le pré mais ne comprennent rien à ce qu\’on leur demande. C\’est long. Trop long. Nous ne nous amusons pas. « Maman, je veux rentrer pour voir Albator à la télé. »
La douche est même zappée. Pas assez d\’eau pour tout le monde. Et c\’est fini. Comme ça.
On vient, on s\’en va…

Le samedi, c\’est aussi les premiers entrainements du club du Rugby (spéciale dédicace au ROC, club dont j\’ai foulé la pelouse pour la dernière fois il y a…bien bien longtemps).
Il y a moins de bambinos. Mais la réception est spectaculaire.
Un éducateur accueille les parents pour leur expliquer ce dont il est question ici.
Dans les vestaires, ça se chamaille, ça se chambre, ça grimace, ça rigole. Le tout dans le plus bel esprit, et dans les rires communicatifs. D\’autres éducteurs sont là pour aider les tout petits à enfiler un maillot ou à lacer une chaussure neuve. Nous, les gamins, nous ruons sur le terrain, juste à côté. Le coach nous explique ce qui va se passer au cours de l\’année. Ce que nous allons apprendre. Ce que nous pourrons faire. Et nous, les gamins, nous rêvons.
Nous allons rigoler, nous éclater, nous faire plaisir.
Les deux heures de roulage dans la boue, sur le petit terrain rien que pour nous, avec d\’authentiques poteaux miniatures, se finissent trop vite.
Il faut déjà aller se doucher. Et le plaisir commun finit dans les batailles d\’eau sous le réparateur jet d\’eau chaude. Ce premier entrainement est définitivement un pur plaisir. Du début à la fin.
Avec le frérot, les cheveux en pétard, nous sortons des vestiaires et commencons à nous diriger vers nos parents venus nous chercher. Le coach nous dit alors ce qui restera le moment clef de la chute de Juju dans la marmite ovalienne :
« Vous ne venez pas pour le goûter ? »

Un goûter… du pain avec du beurre et du jambon. Ou du pâté qu\’il est bien bon. Du quatre-quarts un peu gras. Du soda à la couleur suspecte. Quelques gâteaux au chocolat. Mais du bonheur dans la bouche. Du plaisir, toujours, dans les yeux. Un goûter. Nous avons droità un simple goûter.
Les coachs qui coupent les parts, et les donnent à chacun. Tous les petits le bras tendu, un verre de plastique à la main, pour se faire remplir par un autre leur godet de liquide orange.
Le tout est englouti à la vitesse d\’un écureuil au galop. Et nous pouvons en reprendre. Les adultes du club parlent aux parents qui eux aussi peuvent partager un café ou une autre boisson. Les coachs viennent voir les petits pour partager les premières sensations du ballon ovale.
Nous, pas plus haut qu\’un ballon posé sur un tee.
Nous, que personne là-bas, sur le terrain des pousses-citrouilles, ne semblait avoir vu.
Nous, qui ne connaissons rien aux règles et voulons déjà tout savoir.
Nous, qui dans dix minutes, dans le couloir de la maison, allons recommencer les exercices avec un ballon en mousse.
Nous, qui allons maintenant, c\’est sûr, regarder les matchs avec plus d\’attention. Sur les genoux de Papounet qui nous expliquera que si ça continue comme ça, les Avants Français vont endormir les Vilains Gallois.
Nous, qui n\’étions pas grand chose, sommes devenus le centre de tout. On nous aimait. Pas comme Papounet et Mamounette, différemment bien sûr, mais on nous aimait. On nous écoutait. Et on nous parlait. Pas comme à des chiards morveux, mais comme à des joueurs. Comme à des grands.
Et en plus, on a le droit au goûter. Un vrai goûter en plus.
« Maman, j\’ai plus faim. On peut rester encore un peu quand même ? »
« Papa, on reviendra samedi prochain, hein Papa ? »

Alors nous sommes revenus. Et tout a continué.
De l\’autre côté, pour être sûr de ne pas nous être trompés, nous sommes retournés au football.
Là où le monde était le silence, là où les grands regardaient les petits en se moquant. Là où pour jouer il fallait être le copain du fils de l\’entraineur, rejeton lui-même capitaine désigné.
« Moi je veux pas être ton copain. Tu fais jamais de passe. »
Là où, jamais en deux mois de pratique on ne m\’a demandé de jouer une partie. Je n\’avais peut-être pas la classe balle au pied. Mais on ne m\’a jamais offert de goûter !

Alors après ça, à peine deux mois après le premier soda, le football était déjà un lointain souvenir.
Le petit pas encore barbu que j\’étais s\’amusait à découvrir la feinte de passe, merci Papounet, ou le placage, « T\’as vu Papa? ».
Le gabarit était encore bien frêle, car taillé dans un essieu de poussette.
Mais l\’envie faisait tout. Et tout le monde avait le droit de jouer les matchs.
Ainsi, pour un des premiers tournois joués, l\’entraineur d\’une équipe adverse s\’exclama en me voyant entrer sur le terrain « Mais il va pas jouer ce petit là. Il… il va se faire mal. »

Ce qu\’il faut préciser, c\’est que dans chaque équipe de gamins, il y en a toujours un plus gros que les autres. La purée devait être meilleure, ou au moins plus dense, dans la cuisine de sa maman à lui.
Et la stratégie de jeu de ces équipes était souvent d\’envoyer ce type de garnement pour avancer tout seul comme un grand.
Papounet avait repéré le p\’tit bouboule de l\’équipe du coach inquiet de me voir jouer.
Super Papa m\’avait expliqué que je devais m\’en occuper, le \’costaud\’ n\’avait pas le droit de passer. Et j\’ai donc passé tout le match à plaquer, destroncher, malaxer, faire tomber le monstre qu\’il était à côté de moi. Je voulais juste faire plaisir à Papa et aux copains. Le coach à la fin s\’exclama une deuxième fois « Ah d\’accord, je comprends maintenant. Bien joué, petit. »

Quelques mois plus tard un petit frère arriva pour embêter encore plus les Parents. A 15 jours, il était déjà présent pour suivre ses deux ainés depuis le bord du terrain et le confort de sa poussette.
A 3 ans, il jouait déjà au rugby dans le couloir carrelé.
A la télé, on ne ratait aucune finale de championnat, aucun match des Bleus.
Je regardais évidemment tous les autres sports, mais le ballon ovale avait droit aux honneurs. Aux émotions fortes, ou aux grosses déceptions.
J\’ai grandi un peu. La barbe a poussé. Les goûters continuent. Parfois un peu alcoolisés…
Et les parents, toujours, viennent voir leurs rejetons s\’amuser sur un terrain avec un drôle de ballon.
25 ans après le tout premier goûter…

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