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Les Vieux cons possèdent des caractéristiques identifiables.
Des mimiques de langage récurrentes. Des phrases toutes faites, sanctionnant sans ménagement les plus jeunes.
« D’mon temps, on ne parlait pas comme ça. »
Est-ce là simple divagation des plus anciens ou traduction d’un phénomène plus profond ?
Le langage demeure une drôle de chose.
A partir de quelques babillages primitifs, il s’est développé, étendu et diversifié. Bien que structuré et soumis à des règles fortes, il évolue avec constance pour s’adapter à son époque et ses mutations. Il change sans cesse, se transforme, s’enrichit. Il devient le miroir du temps.
En l’observant, on peut prendre le pouls des temps modernes.
La jeunesse, par exemple, reste soucieuse de la protection des forêts.
La preuve ?
Les dictionnaires, autrefois plus de deux mille pages pour près de cent mille définitions, bientôt réduits à quelques simples feuillets listant les seuls deux ou trois mots utiles au quotidien.
Exagération stupide ? Vraiment ?
Observons et écoutons un peu les exubérances vocales des jeunes générations.
Ils ont détesté le sujet du dernier devoir de maths ?
« J’suis choqué. »
Ils adorent un nouvel artiste à la mode ?
« J’suis choqué. »
Leur mère ne leur a pas permis de sortir ?
« J’suis choqué. »
Ils ont l’autorisation d’organiser une soirée pour l’anniversaire de Stella et Barnabé ?
« J’suis choqué. »
Bien entendu, ils restent capables de nuancer leur propos.
La dernière sortie ciné est un chef d’œuvre ?
« Trop ! »
Ils ont visité un musée lors d’une sortie scolaire ?
« Trop nul. »
Tu veux aller à Paris ?
« Trop ! »
Tu as un p’tit copain ?
« Trop pas. »
Parfois, la colère gronde. Les revendications adolescentes fusent.
Leur mère les dépose devant le lycée ?
« Trop la gênance. »
Leur père les aide pour un devoir de français ?
« C’est gênant. »
Leur tante aime discuter avec eux ?
« La gênance de ouf. »
Par chance il reste quelques bribes d’émerveillements.
Une tenue attire l’œil dans les rayons d’un magasin ?
« C’est une dinguerie. »
Un plat de pâtes met en émoi leurs papilles ?
« La dinguerie ! »
Un monument s’illumine pour les fêtes de fin d’année ?
« La dinguerie de ouf ! »
Quelques simples syllabes permettent enfin d’éclairer le débat.
Tu ne trouves pas ces raviolis un peu trop salés ?
« Grave. »
Tu as réussi ton dernier examen ?
« Grave ! »
Quand tu penses qu’on sera en vacances dans même pas deux semaines.
« Grave. »
Tu vas regarder le match demain ?
« Grave trop pas, trop blasé. »
L’analyse des champs lexicaux demeure une notion importante des cours de français au lycée. Regardons avec cette méthode et sans artifice les termes employés par notre jeunesse triomphante :
Trop, grave, choqué, dingue, gênant.
C’est sinistre, sévère, violent. Le constat demeure sans appel. Pas la moindre once de lumière. Pas le moindre souffle de vie.
Le monde sera toujours « trop ». Il déborde, noyé dans l’excès.
L’existence sera toujours « grave » et ses aléas auront des conséquences fâcheuses. N’importe quelle expérience ou anecdote sera traumatisante, car « choquante ».
Plus de subtilités, plus de nuance, plus de saveur. Dans les bouches adolescentes, c’est le monde qui s’effondre en temps réel.
Alors que l’on condamne l’émergence de l’intelligence artificielle, les robots ont encore le système binaire. Soit blanc soit noir. Soit oui soit non. Soit un soit zéro. Ici, plus aucune latitude. Tout semble gris, tout traduit une violence sourde, tout exprime l’excès négatif.
Cette tendance à la simplification linguistique masque non seulement une incapacité à analyser avec justesse, à comprendre le monde tel qu’il est mais surtout une incapacité à le décrire avec subtilité. Aucune finesse ne viendra décrire l’intensité d’une sensation. Aucun détail ne permettra plus de saisir l’éclat d’un moment magique. Triste constat traduisant une inadaptabilité à la réalité.
Mais là n’est pas la perfidie la plus obscure du phénomène.
Car l’essentiel a été oublié : les mots ont une énergie.
Les mots sont une énergie.
Ils ont un vrai pouvoir magique.
Ils véhiculent une vibration réelle.
Le monde devient ce que l’on exprime.
Un monde de traumatismes et d’excès, violent et incohérent se définit tous les jours sous nos yeux par ces sempiternelles répétitions.
D’autant plus que les termes employés expriment un état ET son exact contraire.
Une bonne nouvelle sera tout autant « choquante » qu’une mauvaise.
Tout devient donc « trop grave », « trop dingue », « trop gênant », « trop choquant. »
Ne l’oublions pas, « Au début était le Verbe. »
L’univers n’entend que ce que l’on exprime. Et il se façonne sur cela.
Il renverra donc ce qu’on lui demande. Dans ce cas précis « une existence choquante à l’excès. »
Le langage marque notre capacité à dépasser nos instincts primaires, à exprimer nos ressentis, nos envies et nos réflexions. Le réduire revient à s’enfermer, de manière volontaire, dans une cage.
Encore une réflexion de vieux ?
Oui, mais assumée. Les plus vieilles générations ont certes toujours vilipendé les plus jeunes et leur langage incompréhensible. Mais elles ont été jeunes elles-mêmes. Elles ne réduisaient pas le langage à quelques substantifs ou adverbes. Elles le recomposaient, jouaient avec, tentaient des circonvolutions et voulaient toujours exprimer leur réalité avec quelques nouveautés originales.
Ce n’était pas une destruction de la langue, c’était une évolution.
L’humanité a grandi depuis des millions d’années. Elle est devenue « sapiens » parce qu’elle avait transformé quelques sons gutturaux en langue construite et structurée. Ne prenons pas le chemin inverse.
Et n’oublions pas les avertissements de George Orwell quant à la décrépitude de ce qui nous caractérise :
Quand la langue se dégrade, la pensée et la liberté vacillent.
Il serait facile de critiquer les plus jeunes et de se placer sur un piédestal. Parfois pour dire que ça leur passera. Ou pour prétendre que ce n’est rien. Détrompez-vous. Les plus anciens utilisent aussi ces mots à foison. Mères en pleine crise de la quarantaine ou trentenaire refusant de voir les années passer, écoutons-les également. Tous sont désormais plus souvent « choqués » qu’ébahis, surpris ou éblouis. Toutes sont maintenant attrapées par cette « dinguerie » qui envahit le monde.
Remettons nous-mêmes un peu de soleil, de lumière, de vibrations partout. Au lieu d’être « trop choqué par cette dinguerie », soyons très heureux de voir un sourire resplendir, de découvrir un roman hilarant ou de transmettre une agréable nouvelle.
Ne nous laissons pas avoir. Montrons les étoiles aux plus jeunes. Qu’ils s’éblouissent, s’enivrent et s’expriment avec leur cœur.
Et pour le reste, n’oubliez pas… tout est dans l’coup d’œil.