Les joueurs, eux, n’ont pas oublié…

Millénium de Cardiff, 06 octobre 2007, 23 heures…
La France est debout. En pleurs, en larmes et encore une fois, avec les étincelles dans les yeux.
Ils sont toujours vivants. Les Bleus ont gagné. C’est fait !

C’est alors que se lance la terrible machine. Les journalistes analysent, décrivent, s’exclament. Les rotatives sont lancées. L’exploit sort le lendemain sur papier et la France se lève heureuse. Elle est belle. Elle est forte. Plus rien n’a d’importance. Il faut en profiter encore un peu.
Le lundi tout continue, hélas… les Champions sont ovationnés partout. Dans tous les écrits, dans tous les reportages. Champions, oui. Du Monde, pas encore.

Tous l’affirment cependant comme l’évidence même. Les Anglais ne seront qu’une formalité. La finale encore plus. Annoncer une victoire française ?
C’est oublier la désillusion de 1987 et le triste effondrement en finale. C’est ne pas tenir compte des leçons de l’exploit de Twickenham en 1999. C’est faire table rase de l’énorme déception de 2003, où les Bleus sont sortis terrassés par la pluie et la méthode anglaise.

A chaque fois les Coqs jouent des grands matchs. Ils entrent dans l’histoire en écrivant leur épopée grâce à leurs courses folles. Grâce à un petit grain de folie. Grâce au simple fait d’être français.
Sublime, n’est-ce pas ? Mais c’est aussi ce qui les condamne. Car, à la fin, ils perdent.
En 1987, au dernier coup de sifflet de leur demi-finale, les Bleus lèvent les bras. Ils sont harassés, exténués, lessivés. Mais ils ont gagné. Ils viennent de battre l’Australie, favorite chez elle, sur le score mémorable de 30 à 24. La joie est totale. Le bonheur irradie les visages meurtris. Oui, ils ont gagné. Une sorte de profond relâchement marque déjà les épaules des Bleus. Comme si le plus dur avait été fait. Comme s’ils en avaient déjà fini. Comme si, finalement, la compétition était déjà arrivée à son terme.
Effectivement elle l’est pour les Coqs. Ils ne seront que l’ombre d’eux-mêmes une semaine plus tard à Auckland. Entre la récupération salutaire, les séances de rire, les plaisanteries pour se moquer des Blacks et surtout les envolées journalistiques, ils avaient déjà renoncé à l’exploit final. Ils ne pouvaient plus lutter. Ils sombrèrent logiquement face à la machine All Black programmée pour soulever la coupe.

En 1999, le Stade s’enflamme encore. L’arbitre vient de clore le match et de précipiter les hommes à la fougère en enfer, piqués par les diableries des Coqs. Qui profitent pleinement du simple moment en levant les drapeaux. En effectuant un tour d’honneur légitime. En embrassant les familles venues les soutenir. Tout est bien. Ils l’ont fait.
Mais ils sont déjà sortis de la compétition. La tension qui les habitait depuis les matchs de poule a disparu. Plus de lutte. Plus de combat. Ils se sont relâchés. D’une manière plus que coupable.
Les journalistes passeront la semaine à les suivre, à les presser de questions, à les mettre trop vite au sommet du monde. Tous ont oublié l’essentiel. Le match suivant. Qui lui était le plus important.

Ces deux équipes, comme en 2003, étaient pourtant magnifiques. Parce qu’elles avaient une âme. Un désir collectif. Un simple bonheur d’être ensemble. Ne leur a manqué que l’envie de souffrir encore un peu plus sur le terrain. Juste cela. Mais le bonheur présent était trop grand.

Maintenant alors ? Que dire sur les Bleus qui, demain, entreront la visage crispé sur le terrain du Stade de France. Leur terrain. Le notre aussi.

La leçon essentielle du quart de finale est révélateur. La France est cette année la digne héritière de ces précédentes et surtout glorieuses équipes. Les Bleus 2007 possèdent une étincelle et même plus encore. Des petits détails qui font un grand tout.

Les nombreuses imperfections vues sur le terrain à Cardiff révélent le plus important.
Une âme. Une vibration. Un regard commun.
Les Blacks ont joué comme d’habitude. En machine à courir, à se passer le ballon et à profiter de la moindre erreur. C’était simple, efficace, mais ce n’était pas assez. C’était si facile. C’était si insignifiant. Ce n’était rien.
En face, il y avait tout le reste.
Un souffle de vie. Une brise qui avait pris naissance dans les têtes basses d’un vestaire du Stade de France un pâle soir de septembre. Une inspiration qui se propageait toute la semaine dans les veines des joueurs bleus perdus dans la grisaille de Cardiff. Une onde magique qui finalement explosa face aux Blacks.
Réunis pour leur danse d’intimidation, l’énergie du haka se retourna contre les Néo-Zélandais, pour l’un des tournants du match. Avant même le coup d’envoi.
Car les Français étaient là. Tous. A peine à quelques mètres des Blacks, les Coqs font face. Soudés, serrés, déterminés. Comme un seul homme. Comme une équipe. Huit avants en bleu, sept gazelles en blanc, sept remplacants en rouge. Toute une nation derrière ses couleurs. Le Haka n’était pas néo-Zélandais. Il était français. Le mental était français. La foi était française. L’envie était française. Là était la clef de la guerre annoncée. Une âme contre une machine. Avec en conclusion épique l’anéantissement de l’Ogre Tout Noir. Et une sublime leçon : l’esprit est toujours le plus fort.

Mais n’est-ce pas là un exploit comme les années précédentes, un frisson dans tout le pays inéluctablement gâché par une fin cruelle ?

Que dire, qu’espérer maintenant ?
La majorité des journalistes et autres analystes amateurs n’ont toujours pas appris des leçons de l’ancien temps. Ils ne pensent déjà plus au prochain match. Ils sont retournés dans un bain revigorant de joie collective. Il oublie que tout n’est qu’un début. Eux, ils ont encore tort.
Ils oublient aussi cette image de 2003, alors que la France vient de sortir de la Coupe du Monde.
Les joueurs, abattus, brisés, perdus, sont en cercle autour de leur capitaine Galthié. Il parle encore. On peut voir dans ses yeux l’immense déception du moment. La souffrance de voir son équipe, ses potes, ses amis, ses frères, finir ainsi. Il ne veut pas que tout s’arrête sur des larmes de tristesse. Il ne veut pas dire adieu.
Alors il harangue les siens. L’avenir est là. La Coupe du Monde à la maison, chez nous, vient de commencer. Il ne faut penser qu’à cela. Déjà, le 20 octobre 2007 est un objectif. Il ne sera pas sur le terrain, mais il sera avec eux. Car il y croit.
Ses troupes l’écoutent. Ibanez, Pelous, Milloud, Thion, Harinordoquy, Michalak et bien d’autres vibrent sous l’impulsion de leur leader. Jauzion est là aussi. Il baisse la tête. Il a peur peut-être. Déçu certainement. Il pense à demain déjà.

Et, en cette soirée de feu d’artifice à Cardiff se passe le moment le plus important pour les Bleus depuis le coup d’envoi de la coupe du monde. Plus fort encore que la haka. Plus fort que la réaction après la désillusion argentine. Plus fort que la simple victoire du jour.
Car Jauzion lui se souvient. Ses frères de sueur et de sang également. Ils n’ont pas oublié la froideur du vestaire de Sydney.
Dès le coup de sifflet final, le Toulousain regroupe les siens. En cercle, comme il y a quatre ans. Les visages sont encore tendus. Il les harangue comme le faisait Galthié.
Il n’a vraiment rien oublié.
Les joueurs sont toujours en cercle. Soudés, serrés, liés. Prêts à repartir immédiatement s’il le faut.
Ils transpirent toujours d’une envie débordante. Le besoin de souffrir encore. La hargne aussi.
Le discours n’est pas fait pour partager une joie commune et tomber dans un relâchement coupable.
Non.
Il annonce une seule vérité. Tout continue. La souffrance sera encore au rendez-vous. Mais ils sont tous partants. Ils en veulent. Tous ensemble ils vont l’affronter avec leur âme.
Avec leurs maillots bleus. Avec leur pays.
Tout commence encore.
Ils ont compris.
Ils sont déjà dans le prochain match.

Aux armes, citoyens…

Retour en haut