Les Petits Détails

Bien qu’elle collait légèrement, la première paupière s’ouvrit facilement. Après une durée interminable à dormir et se transformer, ce ne fût finalement pas si difficile. On lui avait encore raconté des bêtises. Concernant la deuxième paupière, ce ne fût pas plus dur. Ses yeux étaient bel et bien ouverts. Il était prêt.
Autour de lui, le monde n’était qu’une sorte de voile blanc à travers lequel la lumière du jour parvenait difficilement à atteindre ses pupilles dilatées. Son corps était compressé, engoncé dans ce lieu exigu. Il avait déjà du mal à respirer. Il était temps pour lui de sortir et d’exister. Il devait auparavant se trouver un nom. Les Anciens étaient amateurs d’appellations ronflantes et quelque peu éculées, comme ‘l’Etre-de-Lumière-qui-guidera-ceux-qui-chercheront-la-Paix’ ou encore ‘Celui-aux-Mille-couleurs-virevoltantes-pour-tous-les-Hommes-de-bonne-volonté’.
Les ancêtres prenaient la moitié de leur existence pour déterminer leur titre officiel. Ils passaient ensuite l’autre moitié, posés sur l’herbe, à tenter d’être lumineux ou de trouver les hommes de bonne volonté. Sans réel succès. Ils préféraient papillonner ici et là, sans plus.
Lui n’était pas d’accord. Il voulait profiter pleinement de tout le temps qui lui était imparti. Il choisit finalement de gagner de précieuses secondes et de garder le nom qu’il avait toujours porté, Chryz.
Il déchira ensuite le tissu devant lui, se dégourdit un peu et prit son élan.
Il n’avait plus qu’une journée à vivre.
Il se laissa tomber de l’arbre dans lequel il était perché.
Cela commençait. Maintenant.

Il ne restait rien.
Des oiseaux sautillant sur les branches printanières. Un film qui fait rire. Un souffle de vent réveillant les cygnes sur le lac. Le bruit d’un stylo grattant une page blanche. La douceur de l’oreiller berçant le rêveur endormi. Les chants des supporters heureux en rentrant du stade. L’odeur de pommes de terre en train de cuire. Les babillements d’un nouveau-né après un biberon réconfortant. Les griffes d’un petit chat grattant une porte fermée. Un bouchon en liège s’échappant d’une bouteille de vin enivrant. Les éclats de rire des gamins s’adonnant à une bataille de polochons. Le klaxon du laitier pour prévenir de son passage. De tout ça, et de tout le reste, il ne restait rien.
Tout s’était peu à peu éteint. Il n’y avait plus personne. Pas une âme. Pas un souffle.
Les rues étaient vides depuis trop longtemps. Plus un passant, plus une voiture, plus un bruit.
La Vie avait quitté la ville.

Sur le campus de l’Université locale, dans l’amphithéâtre, les salles de cours, les laboratoires et les couloirs sombres, les adultes étaient là. Absolument tous. Ils avaient fermé chaque fenêtre, baissé chaque store et verrouillé chaque porte donnant sur l’extérieur. Ils ne mangeaient presque plus. Ils dormaient encore moins. Chacun de leurs gestes, chacune de leurs pensées n’étaient orientés que sur une seule et même chose. Et, malgré leur acharnement, ils ne trouvaient toujours pas.
Le problème paraissait évidemment simple. Et pourtant, pas une once de solution ne se présentait. Pas une ébauche de réponse. Aucune issue. Aucune avancée.
La Question était devenue leur unique obsession. Avec le néant total qui l’accompagnait.

Chryz avait été surpris. Il s’attendait à tomber sur un monde dangereux, tel que ses parents l’avaient décrit. Des centaines d’humains et de machines en activité constante. Or, il n’y avait rien. Tout était immobile. Il n’avait croisé personne et les engins mécaniques demeuraient absolument immobiles. Ce n’était pas si dangereux finalement. Il en profita pour se poser sur une haie mal coupée. Il lui fallait trouver à boire. Il avait soif.

Le Vieil Octave était resté caché dans son appartement. Il était le dernier adulte en ville. Et personne ne le savait. Des rides profondes marquaient son visage et son mal de hanche le reprenait quand le temps se couvrait. Il n’en avait pas pour autant arrêté ses activités. Depuis plus de cinquante ans, il gérait divers travaux dans le parc d’attractions de la ville. Et il continuait encore, malgré le vide de l’endroit.
Depuis plusieurs mois maintenant, plus personne ne venait. Il les avait tous vus s’exiler vers le campus à l’autre bout de la ville.
Progressivement, les allées du parc s’étaient vidées des rires enfantins, des baisers amoureux et de la multitude de petits gestes ou regards qui berçaient auparavant l’endroit.
Puis, un matin, il n’y avait plus eu personne. Les premiers jours, il avait hésité à partir loin. En profiter pour un dernier voyage, loin de la ville. Mais le Petit était arrivé. Il l’avait vu à travers la fenêtre. Le gamin, toujours accompagné de son chaton, regardait quelques manèges, se servait une glace dans les réserves d’une caravane abandonnée, puis venait se poser sur un banc, un livre dans la main ou simplement pour s’accorder une sieste printanière. Il finissait toujours face au Grand Roller Coaster, manège de montagnes russes autrefois apprécié.
Le petit ne montait jamais dans le chariot qui attendait un départ qui ne viendrait plus. Il le regardait en rêvant. Puis il venait se poser sous l’index de Frizzy le Cow-Boy, mascotte du parc, dont l’effigie en bois, le bras et l’index tendus, indiquait à tous la taille réglementaire à dépasser pour avoir le droit d’accéder à l’attraction. Le gamin était trop petit. Le Vieil Octave avait vu des centaines, voire des milliers, de jeunes enfants repartir la mine déconfite, la larme à l’oeil, après avoir été recalés à cet examen lapidaire. Le Gamin lui, bien qu’encore trop petit, repartait toujours avec le sourire, saluant Frizzy et le wagon inerte. Et, toujours, le jeune garçon revenait. Sans amertume, sans larme, sans déception. Il lui arrivait bien sûr de ne pas se montrer pendant plusieurs jours. Mais, toujours, il revenait et pouvait même flâner des journées entières devant l’attraction gigantesque.
Le Vieil Octave avait alors décidé, sans savoir réellement pourquoi, de vérifier chaque boulon, chaque cable du grand manège. Il arrêtait juste quand le Petit montrait sa frimousse. Il ne voulait simplement pas être vu. Encore moins le déranger. Par simple timidité d’Ancien un peu trop vieux. Il voulait juste permettre au Petit de profiter d’un tour de manège qui durerait éternellement. Il pensait que lui seul pouvait en profiter une dernière fois. Il sentait que bientôt tout serait prêt. Aujourd’hui certainement. Si le Petit pointait sa souriante frimousse.

Evidemment, la ville avait été autrefois une cité comme toutes les autres.
Le boulanger travaillait la nuit pour fournir les croissants chauds aux insomniaques, les fleuristes ouvraient leurs étalages en humant les parfums envoûtants de leurs compositions florales du jour, les passants saluaient d’autres passants, les retraités lisaient les journaux, les routiers livraient leurs cargaisons, les policiers verbalisaient, les secrétaires se faisaient les ongles, les chauffeurs de bus emmenaient le bétail, les techniciens serraient les boulons, les pizzaïolos s’amusaient avec la mozzarella, les syndicalistes pestaient, les médecins étaient enrhumés et les philosophes demeuraient indécis. Le quotidien à son apogée la plus significative.
Et puis, il y eut cet incident dont personne ne se rappelait plus désormais.
C’était un froid matin d’hiver, dans les locaux de l’Université locale. A l’intérieur des vétustes bâtiments de l’aile ouest exactement. Là où pensaient, scrutaient, analysaient, disséquaient, expérimentaient, concluaient d’éminents et reconnus scientifiques. Et leurs anonymes collaborateurs.
Le gel avait encore fait des siennes et le chauffage était en panne sur l’intégralité du campus, laissant la population universitaire se cacher sous des écharpes épaisses, des bonnets en laine et des pulls qui grattent. Les chercheurs, professeurs, thésards et autres étudiants se retrouvaient dès que possible autour d’un verre de café brûlant. Petit bout de plastique idéal pour se réchauffer les mains.
Tout avait réellement débuté dans la salle de repos du laboratoire de physique. C’était un mardi matin, il était dix heures vingt-quatre. Le fameux instant zéro si cher aux scientifiques.
Peter Freeling demeurait pensif en insérant une pièce dans la fente de la machine miraculeuse. Il se disait que, finalement, tout n’allait pas si mal. La neige tombait, les vacances approchaient, et les résultats de ses recherches prenaient une tournure intéressante.
Au moment où le physicien récupérait son café fumant, sa collègue, Philomène Roughbour entra dans la pièce avec son habituel air râleur, son ordinaire faciès antipathique et sa classique sombre vision des choses. Elle pestait contre tout et surtout contre rien. Son humeur était encore plus exécrable qu’à l’accoutumée. Rien ne fonctionnait. L’expérience matinale avait été déplorable, quoi qu’en disent certains collaborateurs. Elle tenta elle aussi d’obtenir un expresso réconfortant. Et la machine, comme souvent, ne lui fournit qu’un verre à peine rempli. Un dysfonctionnement inadmissible pour le Docteur en physique, qui commença à pester contre le sort. Le verre devenait responsable de tous les malheurs du monde et surtout de ceux du Professeur Roughbour qui se mit dans une colère noire face à son paisible collaborateur.
Ce fut pour les deux éminents scientifiques le début d’une empoignade verbale mémorable. Partie d’une broutille et conclue stupidement par une mise au défi entre les deux universitaires. Avec force démonstrations, calculs et exemples à l’appui, chacun devait simplement montrer avoir raison sur leur sujet de controverse. Les deux chercheurs s’étaient accordés une après-midi de délai.
Rendez-vous était pris le soir même à dix-huit heures pour la mise au point finale.
Quinze mois plus tard, aucune conclusion n’avait encore été trouvée.

Le petit Bobby ouvrit les yeux comme chaque matin. Joyeux et plein d’entrain. Il se redressa sur son lit moelleux, la marque du drap lui barrant la joue toute rose. Il avait chaud. Il avait faim. Il était heureux. Il s’étira longuement en détendant chacun de ses muscles encore endormis avant de se laisser tomber sur son oreiller rembourré. Il avait toujours aimé se laisser tomber ainsi. Sachant que sa chute serait tendrement amortie par le coussin et qu’une douce odeur de lavande viendrait lui caresser ses narines juvéniles. Il recommença plusieurs fois pour en profiter pleinement avant de se mettre à bondir sur son matelas aux exquis ressorts. Le jeu dura plusieurs minutes, puis il se précipita en chantant vers la salle de bain. Bobby était content. Il avait douze ans.

Peu après leur incartade, les deux chercheurs s’étaient enfermés dans leurs bureaux respectifs. Expédiant les affaires en cours, ils avaient consacré leur journée entière sur le défi lancé le matin même. Challenge anodin qu’ils jugeaient, finalement, sans grande importance au premier abord. Mais chacun désirait avoir le dernier mot. Ni plus ni moins. Ils s’étaient donc attelés à la tâche avec envie et détermination, histoire d’expédier la chose et de revenir rapidement à leurs travaux prioritaires.
Peter Freeling avait commencé par regarder à travers la fenêtre de son bureau pour profiter quelques instants de la vue réconfortante. La neige tombait sans discontinuer depuis le matin même. Il s’était ensuite retourné, avait observé de longues minutes les rayonnages de sa bibliothèque, entièrement emplis d’ouvrages scientifiques divers et variés. Puis subitement, il en avait tiré plusieurs gros volumes, s’était installé sur son fauteuil en cuir et avait commencé à parcourir méticuleusement ses encyclopédies, prenant de temps à autre quelques notes succinctes. Le temps passait et, contrairement à ce qu’il pensait préalablement, il ne parvenait pas à un résultat acceptable. Les minutes puis les heures défilaient et le Professeur s’affairait sans relâche, oubliant même ses travaux du jour. La conclusion, en apparence si évidente, semblait s’échapper irrémédiablement.
De son côté, Philomène Roughbour s’était ruée dans son sinistre bureau, l’avait fermé à double tour et avait laissé l’obscurité baigner son office, ne prenant pas même la peine d’ouvrir son store récalcitrant pour laisser passer la pâle lumière du jour. Dans une quasi pénombre, elle s’était elle aussi adonnée à de complexes opérations scientifiques, de frénétiques lectures d’articles plus ou moins spécialisés censés l’approcher d’une ébauche de réponse et ne cessant finalement de l’éloigner inéluctablement d’une conclusion satisfaisante. Pour cette illustre savante, il était impensable que la science ne puisse résoudre cette simple question. Pourtant les faits étaient là. Elle était bloquée. Elle en conclut uniquement que seul lui manquait un peu plus de temps. Elle dut finalement se résoudre à appeler son contradicteur mais néanmoins collègue et ami. Ils se mirent d’accord pour un délai de réflexion supplémentaire.

Sur la table de la cuisine, Bobby avait posé tous les ingrédients nécessaires pour un petit-déjeuner unique et mémorable. Un grand litre de jus d’orange frais. Un bol de chocolat chaud dont il tirait la recette de son Papa, qui lui avait appris comment parfaitement doser cet exquis breuvage. Une cuillère pour dire merci. Une autre pour souhaiter une bonne journée. Une troisième par gourmandise. Et une dernière pour qu’il ne se passe que des choses folles et inattendues. Verser le lait directement dessus en touillant délicatement avec la petite cuillère. Sans oublier de la replonger dans le pot du chocolat en poudre après le mélange. Juste pour s’en mettre plein la bouche.
Outre le jus de fruits et le chocolat, Bobby avait posé une pile de croissants, du beurre, de la confiture, de la tarte, du pain aux noix, des pommes, des poires, des céréales, du cake et aussi des petits gâteaux secs, spécialement pour Eugène. Le petit chat en train de ronronner à ses pieds. Bobby prit un croissant et le trempa méticuleusement dans son bol – concentré, il se mordillait la langue qui sortait de sa bouche. Il rigola avant de mordre dans la viennoiserie trempée de chocolat. C’était tout simplement bon.
Jaloux, Eugène lui griffa la pantoufle. Le jeune garçon se pencha pour lui poser un verre de lait et plusieurs gâteaux. Il continua ensuite à se remplir le ventre de tous les petits bonheurs qui attendaient devant lui. C’était un bon début et amplement suffisant pour le moment. Le garçon repensait aux événements des derniers mois. Et cela le faisait sourire.

La rumeur avait commencé à circuler dans les couloirs, les salles de cours et les laboratoires de physique. Les deux chercheurs, dont les prises de bec étaient connues de tous, s’étaient lancés un nouveau défi. De taille cette fois. Ils avaient décidé de tenter de répondre à une question philosophique grâce aux outils scientifiques modernes. Les quelques étudiants présents dans la salle de pause le matin même avaient relayé l’information à tous leurs camarades de cours. C’est ainsi que le soir même, aux alentours de dix-huit heures, une vingtaine de curieux, professeurs ou simples thésards, attendaient l’arrivée des deux hommes pour le verdict final.
Quelques minutes après l’heure fixée pour le face à face, les premiers murmures commençaient à circuler dans la petite salle. Soupirs déçus qui se transformèrent rapidement en vagues de reproches. Une phrase fusa. Suivie d’une réponse acerbe.
Les deux Professeurs avaient déjà des émules et soutiens anonymes, alors que l’objet de leur défi avait eu le temps d’être analysé toute la journée dans l’esprit des étudiants curieux. Chacun avait déjà son avis tranché sur la question. L’attente frénétique d’un résultat soit-disant ‘officiel’ fit place à une toute aussi grande déception lorsqu’aucun des deux scientifiques ne se présenta à l’heure convenue.
Les étudiants, auxquels s’étaient ajoutés quelques professeurs, se séparèrent rapidement en deux groupes, avant que le conflit verbal ne se transforme là encore en un incontrôlable pugilat. Certains se rendirent aussitôt dans le bureau du Docteur Roughbour, tandis que les autres toquèrent à la porte de son contradicteur. Les deux éminents professeurs reçurent à cet instant précis le soutien inattendu de collègues et d’élèves prêts à les aider à tout prix pour faire triompher leur noble point de vue. Il s’agissait de faire briller la conclusion la plus conforme. Quel qu’en soit le prix.
Les jours suivants, l’onde frénétique se répandit dans tout le campus, qui se trouva finalement coupé en deux. Dès la moindre pause, le moindre moment de temps libre, chacun se ruait dans les bibliothèques, les salles de classe ou les laboratoires pour apporter des éléments de réponse concrets à ce qui était désormais appelé par tous la Question.
Une semaine s’était écoulée et était venu pour chaque camp le moment de confronter les démonstrations. Devant organiser, trier, ordonner, harmoniser les centaines d’avis, d’expériences, d’hypothèses de leurs équipes farfelues, les deux chercheurs pressentaient qu’ils étaient bien loin de pouvoir apporter une touche finale à un problème qu’ils commençaient finalement à peine à cerner. La mise en confrontation fut à nouveau ajournée, les Professeurs Freeling et Roughbour s’étant entendus pour reporter à une date inconnue cet instant fatidique. Plus aucun délai ne serait fixé. Chacun pouvait mener à sa guise ses expériences ou autres analyses, avec qui bon lui semblait, et serait proclamé vainqueur le premier à apporter une conclusion aboutie et irréfutable.
Il fallait encore poursuivre le travail. Les deux docteurs, et leurs équipes respectives, commençaient à se prendre au jeu. Ils en oubliaient jusqu’à leur travail officiel. On les voyait errer dans tout le campus pour récolter les avis de collègues divers. Mathématiciens, chimistes ou mêmes biologistes avaient commencé à être consultés par les deux camps. La ferveur du défi avait finalement rapidement gagné tous les services, tous les professeurs et même tous les élèves. L’Université était devenue une ruche bourdonnante axée sur un seul et unique but.
Le matin, chacun se levait difficilement. Machinalement, un frugal petit-déjeuner était englouti avec le café et les bols étaient littéralement jetés dans les éviers. Tout aussi mécaniquement, les professeurs ou étudiants sortaient de leur terne bicoque et ne jetaient pas le moindre regard dehors. A pied, à vélo, ou en voiture, ils se rendaient vers les bâtiments de l’Université. Ils y débattaient pendant des journées de plus en plus longues, s’accordant rarement une pause déjeuner, pendant laquelle ils continuaient leurs réflexions avant de retourner dans le gigantesque amphithéâtre ou les salles obscures. Le soir, las et pas plus avancés que le matin même, ils retournaient chez eux, avalaient un simple morceau de pizza froide, regardaient sans les voir les programmes de la télé locale puis s’endormaient anxieux dans leur lit défait. Le lendemain, ils recommençaient à nouveau. Toujours aussi mécaniquement. Toujours aussi perdus dans l’avancée de leurs recherches. Les jours succédaient aux nuits. Les nuits succédaient aux jours.
La Question hantait les pensées de chacun. Les amis, conjoints, concubins ou époux des chercheurs avaient rapidement compris que quelque chose avait changé dans la vie de leurs proches. Extérieurs à la vie universitaire de la ville, ils avaient essayé de les rassurer, puis de les divertir ou de les réprimander. Il était impensable de consacrer l’intégralité de son temps à tenter de répondre à une question si idiote. Rien n’y faisait. L’esprit des universitaires demeurait irrémédiablement tourné vers cette quête absolue.
Le bruit commença à circuler en ville, dans les troquets ou aux caisses des commères professionnelles. Cela en devenait un objet de risée ou le sujet idéal pour de nouvelles blagues. Mais, petit à petit, la Question vint à occuper elle-aussi les pensées de chaque quidam. Avec, toujours, aucune réponse.
Les chercheurs insistaient cependant. Passant de moins en moins de temps chez eux, ils rentraient de plus en plus tard le soir, et partaient de plus en plus tôt chaque matin.
Chaque personne tentait d’apporter une vision nouvelle sur la Question ou de trouver un moyen original d’y répondre. Les scientifiques avaient commencé à regarder ‘ailleurs’. A ouvrir des livres de littérature, regarder des œuvres d’art ou même questionner des professeurs de musique. Tout le monde était finalement touché de près ou de loin par cette Question, symbolisée par un verre en plastique. Et oui, chose étrange, le verre initial du Professeur Roughbour, celui que la machine à café n’avait pas voulu remplir, était devenu le symbole de la quête collective. Posé sur le bureau de l’amphithéâtre géant de l’Université, il était devenu un objet saint. Quiconque bloquait, perdait espoir ou était au bord du renoncement, venait dans cette salle immense pour regarder le bout de plastique miraculeux.
A toute heure du jour ou de la nuit, ils restaient finalement là. Face à l’objet qui les fascinait, les intriguait, les hantait. Petit bout de plastique qui leur causait des insomnies, leur faisant oublier le monde alentours. Chose inerte devenue centre du monde.
Avec une question qui semblait résonner sans fin contre les murs en béton de l’endroit.
‘Il est comment ce verre ?’

Les premiers temps, tout n’avait pas été facile pour Bobby. Pour un enfant d’à peine douze ans, se réveiller seul un matin chez soi et découvrir qu’il n’y a plus personne nulle part n’est pas chose aisée.
Pourtant Bobby ne s’était pas inquiété. Il avait simplement essayé de parer au plus pressé. A savoir tout simplement survivre. Comme il avait accès au confort élémentaire de sa maison, les difficultés principales de Bobby avaient simplement consisté à manger à sa faim. Les premiers jours, il s’était logiquement contenté des réserves de l’endroit. Le frigo s’était vidé en à peine trois jours. Avant de partir, Maman n’avait pas fait les courses. Papa non plus.
Les placards avaient connu le même sort la semaine suivante. Bobby, tout simplement, s’était rendu au supermarché. Vide de la moindre activité humaine, mais aux rayonnages accueillants et remplis. Il lui suffisait juste de piocher dans les étalages ou dans les grandes chambres froides qu’il était le seul à avoir eu l’idée de visiter. Les autres se contentaient des rayons confiseries, chips et conserves. Caché dans la réserve, il les avait surpris une nuit. C’était la dernière fois qu’il avait croisé quelqu’un de son âge. Il n’avait pas voulu leur parler. Ils étaient sales, ils étaient ternes. Ils avaient les yeux éteints. Eux non plus ne comptaient plus. Il avait pris quelques fruits et était finalement rentré chez lui.
Un jour, en prenant un détour dont lui seul avait le secret, Bobby avait aperçu une boulangerie. Il y était entré et avait joyeusement découvert, là aussi dans les gigantesques réfrigérateurs du lieu, des centaines de croissants, de pains aux raisins, de tartelettes, de pains au chocolat, de gâteau, de tartes aux fruits et autres gourmandises qui ne demandaient qu’une chose. Etre cuits et dorés pour une dégustation magnifique. Le jeune garçon s’approvisionnait ainsi régulièrement selon ses désirs et besoins et prenait soin d’amoureusement cuire le tout pour des petits déjeuners pantagruéliques ou des goûters inoubliables.
Les premières tentatives ne furent évidemment pas couronnées de succès, quelques viennoiseries ou autres tartes finissant irrémédiablement par prendre une sorte de couleur noirâtre à cause d’une mauvaise maîtrise de la puissance du four. Bobby recommençait malgré les échecs, se disant que la prochaine fois serait meilleure. Après deux jours et une nuit pleine concentré sur le four et les douceurs qui s’y trouvaient, il put enfin déguster avec délectation et un plaisir incommensurable son premier croissant. Petite chose simple qui lui suffisait amplement sur le moment. Il pouvait manger à sa faim. Et c’était tout bonnement excellent.
Tout en tentant de maîtriser le four, Bobby en avait profité pour ressortir les livres de cuisine qui traînaient dans un placard. Il se disait qu’un jour les réserves seraient insuffisantes, et voulait entreprendre, tout naturellement de cuisiner seul. Il fit le plein d’ingrédients dans chaque réserve ou chaque chambre froide de la ville. Il allait même s’occuper du jardin du voisin pour avoir des légumes et fruits frais. Lardons, oignons, ail, steaks, fruits confits, carottes, pâtes diverses et variées, pommes de terres, farine, pommes, abricots, oeufs, lait, sirop, caramel, salades et tout le reste. Tout comme pour les croissants, le jeune garçon commenca ses expériences diverses et avec des résultats souvent inattendus les premiers temps. Mais, encore et toujours, il continuait. Sans même s’en rendre compte, le petit Bobby pouvait s’accorder des petits plaisirs célestes et surtout sucrés, mais aussi diversifier son régime d’une manière intelligente.
Le problème de la simple survie alimentaire une fois réglé, et magnifiquement de surcroît, il put se consacrer à la suite. Absolument toute la suite.

Après avoir écumé toutes les bibliothèques, collecté tous les avis sensés, écouté toutes les conclusions farfelues possibles, les deux professeurs Freeling et Roughbour avaient retrouvé l’usage de leur téléphone. Et avaient commencé à consulter d’autres éminents collègues, rencontrés au cours de colloques, de conférences ou autres remises de prix. La Question qui réglait la vie de la petite ville Universitaire se répandait ainsi inéluctablement à travers le réseau internet, les câbles de télécommunication et autres courriers postaux. La ferveur gagna tous les grands spécialistes des principaux domaines de recherches du monde entier, qui prirent rapidement l’initiative de rejoindre les locaux de l’Université où était entreposé le fameux verre. En quelques semaines, tous les hôtels de la ville affichaient complets, les pensions de famille étaient envahies et les « bed & breakfast » se développaient d’une manière inattendue. Personne ne voyait jamais les étrangers venus en nombre, mais tout le monde savait qu’ils étaient bel et bien là.
Tous dans l’amphithéâtre du campus, le regard fixé sur un verre en plastique.
Ils étaient tous spécialistes, experts, maîtres de conférences, savants ou virtuoses. Ils avaient façonné le monde actuel, l’avaient décrypté, analysé, pensé voire même imposé. Ils connaissaient tout sur tout, tout sur rien et même parfois rien sur rien. Ils étaient les plus grands cerveaux de la planète. Assemblés là, face à un bureau en bois sur lequel reposait l’objet de toutes leurs attentions. Ils venaient des cinq continents, éminents représentants de leur pays et de leur culture. Ils étaient philosophes, musiciens, historiens, physiciens, cinéastes, chimistes, mathématiciens, dessinateurs, architectes, économistes, psychologues, athlètes, biologistes, informaticiens, journalistes, critiques, analystes, politiques, archéologues. Sans oublier tous les autres aux activités indescriptibles.
Ils s’étaient littéralement emmurés pour tenter de donner une seule et unique réponse à une question encore jamais résolue. Interrogation simple, puisque seules deux solutions étaient possibles. Pourtant, depuis plusieurs mois maintenant, ils n’arrivaient toujours pas à trancher.
Curieux, les habitants de la petite ville s’amusaient de voir ces grands pontes réunis sur le campus de l’Université. Ils en profitaient aussi pour faire quelques affaires. Mais quand leurs illustres hôtes se cloîtrèrent pour ne plus même sortir des anciens bâtiments, l’inquiétude gagna la cité peu à peu. Les blagues sur le sujet ne circulaient plus. Certains tentèrent même de trouver une réponse pour l’apporter à l’Université et retrouver une vie normale. Petit à petit, la Question vint à occuper elle aussi les pensées de chaque quidam. Avec, toujours, aucune réponse. Les plus hardis osèrent même pénétrer dans ce lieu étrange qu’était devenue l’Université, pour voir ce qu’il s’y passait réellement. Les premiers furtifs moments devinrent des heures entières. Puis des journées.
C’est ainsi que chaque habitant de la ville fut pris lui aussi à tenter de résoudre la question primordiale. Aux savants du monde entier, aux plus grands scientifiques de la planète, aux informaticiens les plus farfelus s’ajoutèrent les boulangers, les banquiers du coin de la rue, les postiers, les peintres en bâtiment, les intérimaires, les carreleurs, les secrétaires, les chômeurs, les employés municipaux, les plombiers, les comptables, les caissières, les troubadours, les cuisiniers, les jardiniers, les coiffeurs, les couvreurs, les charpentiers, les instituteurs, les nurses, les représentants de commerce, les pharmaciens, les agents de poste, les fleuristes, les livreurs de lait, les libraires. Tout le monde s’acharnait à apporter sa plus ou moins grande contribution. Ils y mettaient du coeur, de la colère, du mécontentement, des plaisanteries. Ils y mettaient tout ce qui les représentait.
Pour, finalement, s’enfermer dans cette citadelle aux murs sombres, aux fenêtres opaques, avec les yeux et les pensées braqués sur une seule et même chose.
Un simple bout de plastique transparent posé sur une table. Pour certains à moitié vide, pour les autres à moitié plein.

Bobby s’était lui contenté de faire ce qu’il avait à faire. Il ne s’était pas enfermé dans un quelconque bâtiment. Il s’était laissé porter en quelque sorte. Il n’y avait plus de professeurs dans les écoles, il avait donc pris l’initiative de continuer seul à apprendre. Tout simplement parce qu’il aimait cela. Découvrir, comprendre, concevoir, imaginer, saisir, s’interroger.
Quand l’envie le prenait, sans contraintes horaires, sans adulte pour lui dire comment penser, il se ruait dans des livres, des encyclopédies et des reportages télé pour continuer à avancer et à s’amuser. Il parcourait les bibliothèques de la ville, les salles de cours ou les librairies. Il s’était préparé un programme, basé sur celui qu’il avait trouvé dans un fichier laissé par la maîtresse dans son bureau. Il avait commencé à suivre des leçons de mathématiques, d’histoire ou de grammaire. Il avait poursuivi avec une multitudes d’exercices. Il passait son temps sur internet pour trouver les corrigés de problèmes qu’il avait tentés de résoudre.
Il se posait des questions sur tout. Et sur rien. Il prenait le temps de comprendre. Et, alors qu’il pensait être trop lent ou trop stupide, il se rendit compte rapidement que le programme concocté était déjà insuffisant. Il avait en à peine un mois découvert comment être autonome ou presque pour se nourrir, mais aussi parfaitement réussi deux trimestres entiers de son programme scolaire. Et en plus, tout cela l’amusait.
Pendant que les adultes cherchaient à résoudre de la plus savante et exemplaire façon une seule et même question, Bobby lui voulait simplement répondre à toutes les interrogations qui lui traversaient l’esprit. Mais lorsqu’il ne trouvait pas de réponse, il ne s’attardait jamais. Il savait bien que la solution viendrait au moment opportun. Alors il passait naturellement à autre chose. Un sujet différent, mais aussi un goûter somptueux, une glace rafraîchissante, une course à vélo, une matinée dans la piscine municipale, une séance au cinéma, avec les films qu’il mettait lui-même en marche, une sieste sous un arbre, une observation d’oiseaux en train de batifoler ou une après-midi à ne strictement rien faire.
Le jeune Bobby improvisait toujours de nouvelles activités ou s’adonnait aux incontournables tâches ménagères. Dès qu’un souci survenait, il faisait face et trouvait toujours un moyen de le résoudre. C’est ainsi que le garçon, à peine âgé de douze ans, ne survivait plus. Il existait.
Il profitait de chaque petite chose, de chaque petit rien, pour simplement vivre avec les moyens à sa disposition. Il parcourait finalement la ville entière à vélo, visitait les musées, s’amusait dans les parcs verts, se divertissait devant la télévision ou au cinéma, faisait la vaisselle, la lessive et même le repassage. Bien qu’abandonné par tous et livré à lui-même, il continuait sa vie. Et plus vite que prévu par les tous les programmes prétendument officiels. Ceux-là même qui avaient été établis par les centaines de personnes cloîtrés dans un amphithéâtre à quelques kilomètres de là.
Alors que les adultes et ses anciens camarades vivaient enfermés depuis des mois entiers, Bobby s’était donné les moyens, sans même le savoir, de réaliser l’un de ses rêves.

Pendant que Bobby rangeait la table du petit-déjeuner, Chryz finissait le premier quart de son existence. Il avait flâné autour de la fontaine municipale, y avait trempé ce qui lui faisait office de lèvres, avait tenté d’échapper à un moineau affamé qui avait arrêté sa poursuite infernale en apercevant une charmante moinelle perchée sur un arbre en fleurs, puis s’était laissé porter par quelques alizés à la chaleur réconfortante. Tout allait bien, le soleil brillait il était temps pour lui de se nourrir un petit peu. Les parterres de fleurs ne manquaient pas. Il allait pouvoir s’en donner à coeur joie.

Le rêve de Bobby était de pouvoir un jour créer son propre parc d’attractions, avec un gigantesque manège de montagnes russes qu’il aurait lui-même imaginé. Ce genre de divertissement l’avait toujours intrigué et il désirait, au plus profond de lui, permettre à tous les plus jeunes de s’y amuser.
Même pour ceux qui, comme lui, étaient trop petits.
C’est pourquoi aussi le jeune garçon aimait venir s’amuser dans le parc d’attractions désert.
Endroit sympathique où, dès les premiers jours du printemps, les parents emmenaient habituellement jouer leurs enfants qui s’amusaient dans les différents manèges. Certains étaient très vieux et dataient de la toute première version du parc. D’autres plus récents donnaient des frissons et des rires aux enfants voire même aux amoureux en goguette. L’attraction favorite du petit Bobby trônait au milieu d’immenses jardins dans lesquels on pouvait se reposer en profitant d’une barbe-à-papa sucrée et délicieuse. Bobby savait que c’était tout en haut de ce manège fabuleux que son Papa avait pour la première fois tenu sa Maman dans ses bras. Elle avait le vertige. Il fallait la réconforter. Il savait aussi que, depuis l’endroit le plus élevé du manège, on pouvait, pendant les quelques secondes où le wagon ralentissait, admirer la ville éclairée.
A cause de sa taille encore trop limitée, Bobby n’avait jamais pu profiter des sensations de ce manège fabuleux. Il n’avait pu toucher le doigt de Frizzy qu’une seule fois, un jour où un coup de vent avait redressé sa mèche rebelle qui était venue chatouiller la main de la figurine en contreplaqué. Bobby ne râlait jamais pourtant quand il tentait sa chance. Il savait bien qu’un jour il serait suffisamment grand. Et qu’il pourrait profiter pleinement du spectacle.
Il prenait son mal en patience, et admirait simplement chaque personne en train de frémir ou de hurler à chaque accélération de la machine. Il en hurlait de rire lui-même.
Mais, depuis bien longtemps maintenant, les fourgons du ‘Roller Coaster’ demeuraient inertes et attendaient des intrépides qui ne venaient plus. Peu importe, Bobby continuerait à tenter sa chance avec Frizzy le Cow-Boy. Pour voir s’il avait grandi. Juste un petit peu.

Des hommes et femmes sans âme, complètement figés, dont la seule activité consistait à fixer à longueur de journée un verre d’eau à moitié rempli. Voilà à quoi étaient désormais réduits les ombres fantômes de l’amphithéâtre de l’Université. Il n’y avait pas le moindre souffle de vent dans la salle surchauffée par la chaleur humaine. Les mouvements étaient réduits à leur plus simple expression pour laisser les esprits s’animer sans relâche. Il ne fallait pas perdre la moindre parcelle d’énergie dans des attitudes inutiles ou des paroles sans intérêt. De temps à autre, un homme se levait et entamait, en silence, une démonstration sur le grand tableau noir. En plein milieu de sa conférence, il s’arrêtait et revenait à sa place. Il venait de comprendre qu’encore une fois il ne parviendrait pas à une conclusion logique et acceptable.
Tous les chercheurs ou anonymes présents finissaient par se ressembler. Dans un camp ou dans l’autre, bien que fortement opposés sur le fond du problème, ils adoptaient les mêmes modes de pensée, les mêmes manière de s’organiser, les mêmes façons d’agir. Tout se ressemblait et personne n’avançait plus. Plus rien n’avait de saveur, plus aucune chose n’avait le moindre intérêt. Ils avaient perdu la petite flamme. Ils étaient devenus des machines.

Bobby avait fini la matinée à réfléchir dans le fauteuil du salon. Son livre était ouvert et reposait sur son torse. Le garçon demeurait curieux, intrigué et circonspect. Il venait de lire une histoire parlant de l’effet papillon. Un simple battement d’ailes de l’insecte pouvait soit-disant créer une tempête à l’autre bout de la planète.
Deux mouvements naturels et simples pouvaient littéralement changer le monde. Comme toujours, l’enfant ne se contentait pas de simples on-dit ou rumeurs. Il y avait évidemment beaucoup de savoir dans les livres, mais l’expérience comptait tout autant. Il voulait vérifier de lui-même cette théorie.
Le gamin siffla pour appeler Eugène, agrippa son sac et y enfourna quelques victuailles, puis se rua à l’extérieur de la maison. Il partit en courant et commença à remonter la rue principale. Il ne savait pas encore où il allait pouvoir croiser un frêle papillon aujourd’hui. A hauteur de l’Eglise, il s’arrêta quelques minutes. Il regardait sans le voir le vieux bâtiment en pierres lorsqu’une idée lumineuse germa dans son esprit. En observant la ville d’un point surélevé, il pourrait avoir une vision plus large, plus reculée de l’ensemble. Et pourquoi pas repérer les endroits préférés des papillons. Il retourna au pas de course chez lui, retrouva difficilement ses jumelles à forte portée, revint, toujours au pas de course, pénétra dans l’édifice religieux puis grimpa quatre à quatre les marches menant au clocher. Arrivé au point culminant, il scruta la ville assidûment, tentant de deviner dans les bosquets de fleurs, dans les haies mal entretenues ou dans les arbres imposants quelques battements d’ailes révélateurs. Après plus d’une heure de recherche, il n’avait pas le moindre indice. Plutôt que renoncer, Bobby conclut simplement que le clocher n’était pas encore assez haut. Il fallait trouver un lieu d’observation plus élevé. Il devait, aujourd’hui, grimper dans le Roller Coaster du parc d’attractions. Il n’avait plus le choix.

Le Vieil Octave avait décelé une faiblesse dans la roue avant-droite du wagon. Il avait oeuvré toute la nuit pour résoudre le problème, et semblait avoir parfaitement réussi. Il était en train d’essayer l’engin sur l’intégralité du parcours. Pas un bruit n’était perceptible. Tout était en ordre.
Au moment où il rangeait sa boite à outils, une brise commença à se lever. Les nuages étaient absents du ciel, et le soleil nimbait le parc et les fleurs alentours. Il adorait vivre ce moment féérique où tout semblait attendre la venue d’un événement exceptionnel. Il entreprit de se ballader un peu avant d’arroser les plantes de la roseraie.
Le vieil homme sursauta dès qu’il mit le pied à l’extérieur du petit cabanon où était caché le centre de commandes des montagnes russes. Devant lui, le Gamin était là. Comme toujours posé sur le banc, plongé dans des réflexions profondes. Il s’était levé, sans même le regarder. Il avait pris une profonde inspiration puis s’était cérémonieusement avancé vers le doigt de Frizzy.

Chryz avait continué à suivre les courants de brise pour se percher en haut d’une grande structure métallique qui dominait la ville. En baissant quelque peu les yeux, il aperçut, difficilement, un Vieil homme debout, immobile, en train de regarder un enfant à l’ombre d’une cabane en bois. C’était la première fois de toute son existence, c’est-à-dire depuis le matin même, qu’il voyait ces fameux humains dont on lui avait tant parlé. Par curiosité, il entreprit de descendre discrètement et de les observer un peu.

Le Cow-Boy avait délivré la sanction. Encore une fois, Bobby était trop petit.
Le Vieil Octave continuait à regarder, sans savoir quoi dire ni quoi faire. Une déception énorme avait envahi l’enfant. Cela n’avait duré qu’un infime instant et le vieillard en avait la larme à l’oeil. Mais, tout aussi rapidement, le petit avait changé d’attitude. Bobby avait haussé les épaules, soufflé un peu et sourit comme jamais Octave n’avait vu un enfant le faire. Le Gamin lâcha, amusé : « Pas grave Cow-Boy. J’y arriverai sans toi.« 
Puis, subitement, l’enfant avait tourné la tête. Il regardait l’homme en face de lui.
L’employé du parc en était subjugué. Les yeux du gamin avaient retrouvé toutes leurs étincelles. Il y avait vu de la joie, de la curiosité ou encore un peu d’inquiétude. Il avait décelé des attentes, des espoirs ou encore des rires enjoués. Il avait retrouvé, à travers ce qui débordait de ce petit corps frêle, toutes les émotions possibles et toute sa propre vie.
Emu, le Vieil Octave s’avanca vers le garçon.

A l’Université, c’était l’heure du repas. Des sandwiches étaient posés sur une table au fond de l’amphithéâtre, et sans plus savoir pourquoi, les hommes se levaient pour prendre le bout de pain qu’ils se mettaient à mâchonner sans conviction. Un étudiant se leva et jeta son repas en direction de la fenêtre. Il n’avait pas faim, et ne voulait pas perdre de temps à mastiquer sans raison. Seule comptait la Question. Les deux tranches épaisses, garnies d’un jambon douteux, finirent leur course en brisant le carreau d’une lucarne qui donnait sur l’extérieur. Personne n’avait réagi au fracas engendré par ce geste inconsidéré.

– Tu veux monter faire un tour, Bonhomme ?
– Je n’ai pas le droit, je suis trop petit. Et puis… et puis, je crois que je ne vais pas pouvoir aujourd’hui.
Le Vieil Octave fut surpris à nouveau. Il n’avait pas eu le temps d’expliquer au gamin qu’il était loin d’être trop petit pour monter dans le manège. Qu’un être avec tant de vie en lui était justement tout simplement gigantesque. Il n’avait pas pu également lui proposer de faire un tour. L’enfant était soudainement parti en courant. Sa courte déception fut laminée par un éclat de rire enjoué. Crise de joie provoquée par le gamin lui-même, qui avait crié avant de tourner à l’angle de l’allée des cyprès :
– A demain M’sieur. Promis, je serai à l’heure. Mais là, j’ai un papillon à voir.

Chryz s’était approché des deux humains. Alors qu’il pensait être discret, une légère bourrasque le fit dévier de sa trajectoire initiale. En reprenant un peu d’altitude, il aperçut le gamin commencer à courir vers lui. Ne voulant pas finir sa courte existence plus tôt que prévu, il entreprit de faire un prompt et limpide demi-tour. A grands coups d’ailes multicolores, Chryz le papillon s’échappait vers la ville. A grandes enjambées, Bobby le Gamin et Eugène le chaton partaient à sa poursuite. A grands coups d’éclats de rires, le Vieil Octave nettoyait le wagon qui le lendemain accueillerait avec joie le plus grand de tous les enfants. Et, là-bas, à grands coups de réflexions désorientées, les adultes n’avançaient plus.

Le petit Bobby, depuis plusieurs mois, avait vécu avec ce qui lui était offert. Il avait mangé des glaces, des tartes et des légumes. Il avait dormi dans des matelas larges et confortables, joué des journées entières avec la console vidéo. Il avait dû faire la vaisselle, réparer son vélo cassé ou changer les draps sales. Il avait râlé quand la pluie venait sans prévenir, n’avait pas été content quand le lecteur DVD était tombé en panne. Il avait ri et souri en regardant Gégène s’amuser. Il avait, tous les jours, appris quelque chose. Quoi qu’il se passe de joyeux ou de plus sombre, de prévisible ou d’inattendu, de contraignant ou d’amusant, il ne s’était jamais arrêté. Il avait, le plus naturellement du monde, continué à vivre. Tout simplement. Sans penser aux soucis de la veille. Sans anticiper au possible du lendemain. Et, tous les jours, il avançait. A son rythme. A sa manière. Avec le sourire.
Et là, parce qu’il avait lu que le battement d’ailes d’un papillon pouvait changer le monde, il avait couru à en perdre haleine pour suivre les deux ailes colorées virevoltantes.
Il avait traversé la ville, escaladé des haies touffues ou encore parcouru le parc municipal en long et en large. Il était d’ailleurs impressionnant de constater à quel point les papillons aimaient les espaces fleuris. Ils étaient capables d’y rester des heures entières à en respirer les simples fragrances printanières. Bobby en profitait pour cueillir quelques pâquerettes qu’il garderait amoureusement pour sa maman chérie. Mais, pas la moindre seconde, pas le moindre instant, l’enfant ne perdait de vue le lépidoptère coloré.
Lorsque l’insecte se décida à visiter les coins inconnus de la ville, le petit Bobby, toujours accompagné du fidèle Gégène et un bouquet de pâquerettes à la main, le suivit à nouveau en courant. Ils traversèrent la grande rue, coururent à travers la grand place, entrèrent dans le centre commercial, grimpèrent les multiples étages, visitèrent tous les commerces abandonnés, redescendirent, firent une petit halte près du jet d’eau, repartirent vers le parc, le contournèrent, et continuèrent encore. Le soleil chauffait de plus en plus et Bobby rigolait à chaque changement de direction.

Sans se soucier le moins du monde de son suiveur et de son félin compagnon, le papillon s’approcha tout naturellement du campus. Là où les hommes s’étaient enfermés. Il parcouru les couloirs sombres, les laboratoires vides et les salles de classe laissées à l’abandon. Comme tous les volatiles de son espèce, il se dirigeait au hasard, se laissant porter sans y réfléchir. Il arriva ainsi devant une vitre cassée. Il ne s’était pas posé de question. Il était entré. Pour se reposer quelques instants sur le bord d’un verre en plastique à peine rempli d’une eau limpide.

Bobby avait lui couru dans les gigantesques bâtiments pour trouver un accès à cette salle immense. Guidé par Eugène, qui comprenait le but de la manoeuvre, il trouva rapidement une porte mal fermée. Il s’introduisit dans l’amphithéâtre du campus, marqua un temps d’arrêt et observa l’assistance quelques minutes.
Le jeune garçon n’osait plus le moindre mouvement. Dans toute la salle, assis sur des bancs en bois, des chaises métalliques ou posés contre les murs sordides, tous les adultes étaient là. Certains lui étaient inconnus. Il en avait croisé d’autres une fois ou deux au supermarché ou au terrain de sport. Quelques uns étaient des voisins ou des amis de ses parents. Il reconnut même son institutrice et son professeur de sport. Ils étaient tous là. Le visage braqué vers le bureau, les yeux dans le vague. Quelques regards se tournèrent vers lui. Mais ils ne le voyaient pas.
L’enfant descendit lentement les marches qui menaient vers le bureau près du tableau noir. Le papillon battait légèrement les ailes, exécutait quelques bonds, puis se posait quelques instants. Il était éreinté par la course poursuite qu’il venait de s’offrir. Il avait ri lui aussi, tout comme le gamin qui l’avait pris en chasse. Sa journée resterait avant tout un souvenir incroyable. Un instant parfait, idéal, sans artifice. En continuant son approche discrète, sous les regards de plus en plus inquisiteurs des adultes présents, Bobby repensait à tout cela. Les croissants, les tartes, les films, les livres, les siestes, les jeux avec Eugène, les musiques célestes, les visites de musées, le clocher, Frizzi le Cow-Boy, le manège ou encore le Vieil Octave. Il en sourit de bonheur.
Les hommes et les femmes ne percevaient même plus le réconfort que donnait un enfant en train de rire. Ils le scrutaient, surpris mais incapables de réagir, en le voyant s’approcher du verre en plastique, sur lequel se dandinait un papillon multicolore. Ils craignaient simplement l’irréparable.
Une sorte d’indescriptible effroi saisit l’assistance au moment où Bobby, un simple enfant de douze ans, s’approcha de l’objet sacré et tendit le bras.

Le gamin s’arrêta quelques instants à hauteur du bureau. En souriant, il regardait le papillon s’accorder une nouvelle pause. Lui aussi s’octroyait un moment de détente mérité. Il avait suivi l’insecte tout l’après-midi, en plein soleil, et cela n’avait pas été de tout repos. Il était littéralement épuisé.
Lentement, Bobby saisit le verre en plastique sur lequel s’était endormi le lépidoptère coloré. En prenant soin de ne pas le réveiller, il posa délicatement l’insecte sur son épaule et sourit en voyant les respiration apaisée du papillon heureux. Toujours le gobelet dans la main, il se tourna vers l’assistance, puis s’avanca vers une fontaine cachée sur le côté de la salle. D’une main ferme il ouvrit le robinet, et remplit à ras bord ce qui était depuis des mois l’objet de toutes les attentions. L’eau était glacée et pure. Il porta le verre à ses lèvres et, tout en se rappelant ce qu’il avait vécu ces derniers mois, le vida d’un trait.
Heureux, content et hydraté, Bobby l’enfant solitaire lâcha à la face du monde un soupir de contentement et conclut sur une ultime limpide sentence : « Encore ».

Après avoir fini de se rafraîchir, Bobby comprit l’essentiel. Devant la mine déconfite des adultes, devant les pleurs de joie de certains, les congratulations de leurs voisins, les cris enthousiastes, les danses sur certains bureaux, il perçut toute la perfection de l’instant. Oui, c’était vrai.
Un frêle battement d’ailes de papillon pouvait bel et bien changer le monde.

Un simple petit détail certainement. Mais qui demeurait l’essentiel et l’indispensable.

ENCORE…

Retour en haut