Edimbourg, Ecosse – Heriot Watt University, chambre d\’étudiant – 2 mars 2002, 9h30
Le réveil est dur.
Non pas à cause de la veille et de quelques pintes arrosées.
Il a été dur à cause de tout ce qui va arriver.
Aujourd\’hui, c\’est le match. Le Crunch. L\’affrontement des plus vieux ennemis de l\’histoire.
France – Marcoussis, 9h32 heures.
Tout au long de la semaine, les critiques ont été rudes, acides, sévères.
Avant le défi de l\’après-midi, pour le petit déjeuner, les joueurs partagent un dernier moment ensemble. En silence.
Ils sont pensifs, rongés par les doutes, les questions, les incertitudes.
L\’équipe de France est amorphe. La faute au seul match contre l\’Italie qui a dilapidé tous les acquis du mois de novembre. Des Français fébriles. Dos au mur.
Edimbourg, 9h43
La journée peut être belle. Elle peut être grandiose. Il y a déjà du soleil dans les cieux écossais. Mais, pour que la fête soit inoubliable, il ne faut négliger aucun détail.
Un supporter français, accessoirement étudiant, reste lui-aussi pensif devant son petit déjeuner. Il ne doit pas commettre les mêmes erreurs que les jours précédents. Surtout ne pas mettre de café lyophilisé à côté du bol. Pas le moindre grain. Pas la plus petite particule.
Il le sait. S\’il exécute son geste à la perfection, les Français seront gagnants. Il en est certain.
France – Marcoussis
Le petit déjeuner se termine. Les joueurs ont une boule à l\’estomac.
Il va falloir penser à rentrer dans le match. L\’affrontement est iminent.
Edimbourg
Sur la table de la cuisine, l\’eau bouillante est versée dans le bol en plastique.
Autour, pas la moindre trace de café. Pas un gramme. Pas une poussière.
France – Stade de France – 13 heures
Le XV de la Rose arrive au Stade de France.
Une équipe parfaite, sûre de ses forces, implaccable machine programmée pour une seule chose. Gagner. Encore et toujours.
Rien d\’autre ne compte, comme le montre la banderole que les fiers Anglais placent dans leur vestiaire : « We are here to win. Nothing else matters. » (Nous sommes ici pour gagner. Rien d\’autre n\’importe.)
Edimbourg, un pub comme tant d\’autres
Les étudiants français, anxieux, tendus, commencent à se masser autour des tables proches de l\’écran géant mis en place pour l\’occasion. Les blagues fusent difficilement, les rires sont contenus. La partie va être difficile. Ils ont donc mis tous les atouts dans leur poche. Maillots avec coq sur la poitrine, peintures sur le visage et Marseillaise en guise d\’échauffement des cordes vocales.
Tous derrière les Bleus.
Stade de France- 14h50
Comme souvent dans pareille situation, tout le monde annonce les Français perdants, à terre, finis.
C\’est pourquoi les Coqs pénètrent sur le terrain la trouille au ventre et les mains qui tremblent.
Mais aussi un plan de jeu bien établi. Pas le droit à la moindre erreur. Pas le droit de rater un seul placage. Pas le droit de laisser Wilkinson, le maître à jouer anglais, le loisir d\’animer la partie et de donner la marche à suivre aux siens. Et, dès que possible, montrer que le French Flair n\’est pas uniquement un souvenir.
Les joueurs se regroupent et frissonnent aux premières notes.
En Ecosse, dans le pub, les étudiants exilés sont debout, la main sur le coeur. En terre étrangère, ils n\’ont plus peur de rien. Ils sont liés avec la nation et fiers de leurs Bleus, prêts à les soutenir contre ces arrogants Britanniques.
Dans le ciel écossais et dans celui du stade de France, la Marseillaise fait vibrer un pays tout entier.
Quelques Ecossais ou Irlandais chantent également. Eux aussi veulent une victoire française.
Des siècles d\’histoire rejaillissent autour des pintes pleines.
C\’est parti.
Stade de France – 15 heures
Le coup d\’envoi est donné par Gérald Merceron et, sur le premier impact, scotché aux images, tout le monde comprend la vérité première. Ils sont là. Ils sont présents. Les Bleus ne céderont rien.
Sur les premiers contacts, les certitudes ont déjà changé de camp.
Dans la froideur du nord, les chants tricolores commencent à emplir un bar devenu français.
A une table, quelques Anglais osent à peine lever la voix. Ils ne reconnaissent plus leur équipe, étouffée à chaque initiative. Sans le ballon, les Anglais subissent. Avec, ils reculent encore. Ainsi Robinson, transformé en pantin désarticulé sous la poigne féroce de Rougerie qui le lève de terre et le ramène dans son camp.
Dans le bar, chaque placage est accompagné d\’une même voix par plus de vingt supporters, déjà les larmes au bord des mirettes.Pour les Bleus, rien ne passe, sauf la Guiness !
Les hommes à la Rose sont tout bonnement impuissants.
Sur chaque action, la défense anglaise s\’étire, encore et encore, contrainte de suivre les Français qui balayent toute la largeur du terrain. Pour, finalement, transpercer le mur blanc dans l\’axe.
Galthié pénètre, il se retourne. Il le sait déjà, le soutien est là. Harinordoquy, le Basque novice en sélection, montre une expérience d\’ancien, et poursuit le mouvement. Tout est exécuté à une vitesse folle.
Les supporters courent avec eux, se passant les pintes de main en main.
\’Vas-y ! Pousse ! Donne ! Donne !\’
Le huit bleu les entend. Il transmet effectivement le ballon, sans même regarder le soutien. Dans l\’intervalle, Merceron attrape l\’offrande et poursuit sur les mètres restants.
\’Accélère ! Accélère ! Oui ! Ouuuuuuuuuuuuuuui !\’
Il a marqué.
Au pub, les Français se tombent dans les bras, aux anges, les verres subitement vides, prêts à une deuxième action d\’éclat. Le colosse britannique commence à céder. Il est prenable. Il faut continuer. Encore ! \’Allez les Bleus…Allez les Bleus !\’
Les pintes tout juste rechargées, les Bleus, inspirés, continuent leurs grandes manoeuvres.
Ils récupèrent à nouveau l\’ovale précieux et insistent dans l\’axe fébrile des Anglais. Qui se lézarde encore. Brouzet, le deuxième ligne, joue comme un trois-quart centre.
\’Vas-y ! Mets les gaz !!! Allonge les giboles\’
Il est repris.
\’Nettoie, nettoie !\’
Le soutien ne tarde pas et assène des coups de casque salutaires. Le ballon reste jouable.
\’Fais gilcer, fais gicler !\’
Pas le temps de tergiverser, Merceron allonge et sert Galthié, encore lui, qui fait de même pour Magne. Le troisième ligne saute deux joueurs d\’une seule passe. En trois mouvements de bras, le ballon est passé d\’une aile à une autre.
\’Oui, c\’est bon ça ! Prend et donne Tony! Prends et donne.\’
Marsh saisit l\’ovale. Il fixe l\’ailier isolé et transmet l\’oeuf de plastique à Harinordoquy, cette fois à la conclusion.
Dans le stade ou dans les pubs, les larmes coulent. Les Anglais ne parlent plus. Leur monde vient de basculer dans la vérité du terrain français. Ils sont à deux doigts de quitter le comptoir. Sur le terrain, ils sont hagards. Ils ne savent absolument pas quoi faire. En moins de 20 minutes, les Bleus mènent déjà 14-0. Puis 17-0 après une pénalité de l\’artificier Merceron.
Après leur entame tonitruante, les Coqs, un peu essouflés, laissent leurs verres respirer un peu. Sur le terrain, les Bleus mettent moins de pression et le ballon redevient légérement anglais.
Juste avant la mi-temps, sur une mêlée dans les 22 français, Robinson échappe à la terrible défense française. Au pub, un verre tombe et la stupeur calme les ardeurs françaises. Les supporters du XV de la Rose osent même un chant appuyé.
Les démons de l\’avant-match reviennent pour une dernière pique. Dès le début de deuxième mi-temps, les Anglais sont à portée de fusil, 17-10. Les levers de chopines ont des intonations shakespeariennes.
Mais les Français se reprennent. Un murmure monte des tribunes et à côté du comptoir. La Marseillaise revient chatouiller les oreilles britanniques. La Guinness vire au bleu. Le ballon est pour les Coqs. Qui reprennent dix points d\’avance.
Plus que vingt minutes à tenir. S\’arc-bouter, encore et toujours.
Le stress est à son comble. Il faut colmater les brêches sous les assauts de sa Majesté. Les grandes goulées apaisent les estomacs noués. Pendant de longues minutes, la tension est palpable.
Les Français plaquent sans relâche, emmenés par un royal mais républicain Betsen qui se sacrifie pour la patrie. Il harcèle, musèle, éteint littéralement la perle Wilkinson. Les vagues anglaises viennent se casser sur un mur bleu.
Les minutes, les placages et les breuvages défilent. Il ne reste que quelques secondes. Les Anglais marquent un essai, mais ça y est.
C\’est fini.
Les Bleus ont gagné. Les fûts sont percés.
La joie illuminent les visages. Les Anglais ne sont même pas là pour féliciter leurs bourreaux, partis avant même une dernière tournée générale. Au Stade de France, les joueurs de Woodward vont se cacher dans les vestiaires.
En France, les chants résonnent dans les travées des tribunes pendant de longues minutes et accompagnent le tour d\’honneur des vainqueurs.
Au pub, un Irlandais clame sa joie, debout et la pinte levée au ciel, avant de s\’affaler sur une chaise dans un alcoolisé bonheur total.
Les étudiants français partent pour une escapade mémorable en ville. Les locaux, radieux, leur offrent tournée de stout sur tournée de stout.
Tard dans la nuit, de retour au campus, le buveur de café matinal, détendu, croise un grand gabarit qu\’il ne connait pas encore. Le bougre porte sur le dos un maillot bleu et un coq sur la poitrine. Histoire de ne pas finir sur une mauvaise note, le Frenchie propose à son probable compatriote, en français, un dernier verre. L\’individu accepte, en parlant un anglais châtié et à l\’accent rocailleux. Il est Ecossais. Amateur de ballon ovale, admiratif des hommes au Chardon et amoureux du XV de France.
Au comptoir, le verre déjà à moitié vide, le colosse sort un papier de sa poche, révise ses notes un instant puis se lance, seul, d\’une voix de baryton imbibé. Il fredonne la Marseillaise. Il est heureux.
L\’étudiant français s\’eclipse. Il rentre pour le mérité repos du guerrier, bercé par de lointains échos de l\’hymne national.
L\’équipe de France n\’a pas seulement gagné aujourd\’hui. Elle a donné le sourire à ses petits. Elle a enchanté son public. Elle a même fait plus. Elle a comblé ses supporters dans le monde entier.
Demain, les Ecossais pourront lever la tête et ironiser un peu.
Les Anglais seront moins arrogants…
… et dans 15 jours, ici même, il faudra encore prendre garde de ne pas perdre le moindre grain de café. Le Grand Chelem peut en dépendre.